Légère, avec de jolis frissons et d'exquis gestes, Clara piqua dans le panier du boy quelques menus morceaux de viande qu'elle lança gracieusement à travers les barreaux dans la cage. Les dix têtes, simultanément, oscillèrent sur les carcans balancés; simultanément les vingt prunelles, exorbitées, jetèrent sur la viande des regards rouges, des regards de terreur et de faim… Puis, un même cri de douleur sortit des dix bouches tordues… Et conscients de leur impuissance, les condamnés ne bougèrent plus. Ils restèrent la tête légèrement inclinée et comme prête à rouler sur la déclivité du carcan, les traits de leur face décharnée et blême convulsés dans une grimace rigide, dans une sorte d'immobile ricanement.
—Ils ne peuvent pas manger, expliqua Clara… Ils ne peuvent pas atteindre la viande… Dame!… avec ces machines-là, ça se comprend… Au fond, ça n'est pas très neuf… C'est le supplice de Tantale, décuplé par l'horreur de l'imagination chinoise… Hein?… crois-tu, tout de même, qu'il y a des gens malheureux?…
Elle lança encore, à travers les barreaux, un menu morceau de charogne qui, tombant sur le coin d'un des carcans, lui imprima un léger mouvement d'oscillation… De sourds grognements répondirent à ce geste: une haine plus féroce et plus désespérée s'alluma, en même temps, dans les vingt prunelles… Instinctivement, Clara recula:
—Tu vois… poursuivit-elle sur un ton moins assuré… ça les amuse que je leur donne de la viande… ça leur fait passer un petit moment à ces pauvres diables… ça leur procure un peu d'illusion… Avançons… avançons!
Nous passâmes lentement devant les dix cages. Des femmes arrêtées poussaient des cris ou riaient aux éclats, ou bien se livraient à des mimiques passionnées. Je vis une Russe, très blonde, au regard blanc et froid, tendre aux suppliciés, du bout de son ombrelle, un ignoble débris verdâtre qu'elle avançait et retirait tour à tour. Et rétractant leurs lèvres, découvrant leurs crocs comme des chiens furieux, avec des expressions d'affamement qui n'avaient plus rien d'humain, ils essayaient de happer la nourriture qui, toujours, fuyait de leurs bouches, gluantes de bave. Des curieuses suivaient toutes les péripéties de ce jeu cruel, d'un air attentif et réjoui.
—Quelles grues! fit Clara, sérieusement indignée… Vraiment, il y a des femmes qui ne respectent rien. C'est honteux!…
Je demandai:
—Quels crimes ces êtres ont-ils donc commis, pour de telles tortures?
Elle répondit, distraitement:
—Je ne sais pas, moi… Aucun, peut-être, ou peu de chose, sans doute… De menus vols chez des marchands, je suppose… D'ailleurs, ce ne sont que des gens du peuple… des rôdeurs du port… des vagabonds… des pauvres!… Ils ne m'intéressent pas beaucoup… Mais il y en a d'autres… Tu vas voir mon poète, tout à l'heure… Oui, j'ai un préféré ici… et justement il est poète!… Comme c'est drôle, pas?… Ah! mais, c'est un grand poète, tu sais!… Il a fait une satire admirable contre un prince qui avait volé le trésor… Et il déteste les Anglais… Il y a deux ans, un soir, on l'avait amené chez moi… Il chantait des choses délicieuses… Mais c'est dans la satire surtout qu'il était merveilleux… Tu vas le voir. C'est le plus beau… À moins qu'il ne soit mort déjà!… Dame! avec ce régime, il n'y aurait rien d'étonnant… Ce qui me fait de la peine, surtout, c'est qu'il ne me reconnaît plus… Je lui parle… je lui chante ses poèmes… Et il ne les reconnaît pas non plus… C'est horrible, vraiment, pas?… Bah! c'est drôle aussi, après tout…