Elle essayait d'être gaie… Mais sa gaieté sonnait faux… son visage était grave… Ses narines battaient plus vite… Elle s'appuyait à mon bras, plus lourdement, et je sentais courir des frissons tout le long de son corps…

Je remarquai alors que, dans le mur de gauche, en face de chaque cellule, étaient creusées des niches profondes. Ces niches contenaient des bois peints et sculptés qui représentaient, avec cet effroyable réalisme particulier à l'art de l'Extrême-Orient, tous les genres de torture en usage dans la Chine: scènes de décollation, de strangulation, d'écorchement et de dépècement des chairs…, imaginations démoniaques et mathématiques, qui poussent, jusqu'à un raffinement inconnu de nos cruautés occidentales, pourtant si inventives, la science du supplice. Musée de l'épouvante et du désespoir, où rien n'avait été oublié de la férocité humaine et qui, sans cesse, à toutes les minutes du jour, rappelait par des images précises, aux forçats, la mort savante à laquelle les destinaient leurs bourreaux.

—Ne regarde pas ça!… me dit Clara avec une moue de mépris. Ça n'est que des bois peints, mon amour… Regarde par ici, où c'est vrai… Tiens!… Justement, le voilà, mon poète!…

Et, brusquement, elle s'arrêta devant la cage.

Pâle, décharnée, sabrée de rictus squelettaires, les pommettes crevant la peau mangée de gangrène, la mâchoire à nu sous le retroussis tumescent des lèvres, une face était collée contre les barreaux, où deux mains longues, osseuses, et pareilles à des pattes sèches d'oiseau, s'agrippaient. Cette face, de laquelle toute trace d'humanité avait pour jamais disparu, ces yeux sanglants, et ces mains, devenues des griffes galeuses, me firent peur… Je me rejetai en arrière d'un mouvement instinctif, pour ne point sentir sur ma peau le souffle empesté de cette bouche, pour éviter la blessure de ces griffes… Mais Clara me ramena, vivement, devant la cage. Au fond de la cage, dans une ombre de terreur, cinq êtres vivants, qui avaient été autrefois des hommes, marchaient, marchaient, tournaient, tournaient, le torse nu, le crâne noir de meurtrissures sanguinolentes. Haletant, aboyant, hurlant, ils tentaient vainement d'ébranler, par de rudes poussées, la pierre solide de la cloison… Puis, ils recommençaient à marcher et à tourner, avec des souplesses de fauves et des obscénités de singes… Un large volet transversal cachait le bas de leurs corps et, du plancher invisible de la cellule, montait une odeur suffocante et mortelle.

—Bonjour, poète!… dit Clara, s'adressant à la Face… Je suis gentille, pas? Je suis venue te voir encore une fois, pauvre cher homme!… Me reconnais-tu aujourd'hui?… Non?… Pourquoi ne me reconnais-tu pas?… Je suis belle, pourtant, et je t'ai aimé tout un soir!…

La Face ne bougea pas. Ses yeux ne quittaient point la corbeille de viande que portait le boy… Et de sa gorge sortait un bruit rauque d'animal.

—Tu as faim?… poursuivit Clara… Je te donnerai à manger… Pour toi, j'ai choisi les meilleurs morceaux du marché… Mais auparavant, veux-tu que je récite ton poème: Les trois amies?… Veux-tu?… Cela te fera plaisir de l'entendre.

Et elle récita.

J'ai trois amies.