Je regardais avidement, sans jamais me lasser. Et je ne voyais alors aucun de ces détails que je recomposai plus tard; je ne voyais qu'un ensemble de mystères et de beautés dont je ne cherchais pas à m'expliquer la brusque et consolante apparition. Je ne me demandais même pas, non plus, si c'était de la réalité qui m'entourait ou bien du rêve… Je ne me demandais rien… je ne pensais à rien… je ne disais rien… Clara parlait, parlait… Sans doute, elle me racontait encore des histoires et des histoires… Je ne l'écoutais pas, et je ne la sentais pas, non plus, près de moi. En ce moment, sa présence, près de moi, m'était si lointaine! Si lointaine aussi sa voix…, et tellement inconnue!…

Enfin, peu à peu, je repris possession de moi-même, de mes souvenirs, de la réalité des choses, et je compris pourquoi et comment j'étais là…

Au sortir de l'enfer, encore tout blême de la terreur de ces faces de damnés, les narines encore toutes remplies de cette odeur de pourriture et de mort, les oreilles vibrant encore aux hurlements de la torture, le spectacle de ce jardin me fut une détente subite: après avoir été comme une exaltation inconsciente, comme une irréelle ascension de tout mon être vers les éblouissements d'un pays de rêve… Avec délices, j'aspirai, à pleines gorgées, l'air nouveau que tant de fins et mols aromes imprégnaient… C'était l'indicible joie du réveil, après l'oppressant cauchemar… Je savourai cette ineffable impression de délivrance de quelqu'un, enterré vivant dans un épouvantable ossuaire, et qui vient d'en soulever la pierre et de renaître, au soleil, avec sa chair intacte, ses organes libres, son âme toute neuve…

Un banc, fait de troncs de bambous, se trouvait là, près de moi, à l'ombre d'un immense frêne dont les feuilles pourpres, étincelant dans la lumière, donnaient l'illusion d'un dôme de rubis… Je m'y assis, ou plutôt, je m'y laissai tomber, car la joie de toute cette vie splendide me faisait presque défaillir, maintenant, d'une volupté ignorée.

Et je vis, à ma gauche, gardien de pierre de ce jardin, un Buddha, accroupi sur une roche, qui montrait sa face tranquille, sa face de Bonté souveraine, toute baignée d'azur et de soleil. Des jonchées de fleurs, des corbeilles de fruits couvraient le socle du monument d'offrandes propitiatoires et parfumées. Une jeune fille, en robe jaune, se haussait jusqu'au front de l'exorable dieu, qu'elle couronnait pieusement de lotus et de cypripèdes… Des hirondelles voletaient autour, en poussant de petits cris joyeux… Alors, je songeai—avec quel religieux enthousiasme, avec quelle adoration mystique!—à la vie sublime de celui qui, bien avant notre Christ, avait prêché aux hommes la pureté, le renoncement et l'amour…

Mais, penchée sur moi comme le péché, Clara, la bouche rouge et pareille à la fleur de cydoine, Clara, les yeux verts, du vert grisâtre qu'ont les jeunes fruits de l'amandier, ne tarda pas à me ramener à la réalité, et elle me dit, en me désignant dans un grand geste le jardin:

—Vois, mon amour, comme les Chinois sont de merveilleux artistes et comme ils savent rendre la nature complice de leurs raffinements de cruauté!… En notre affreuse Europe qui, depuis si longtemps, ignore ce que c'est que la beauté, on supplicie secrètement au fond des geôles, ou sur les places publiques, parmi d'ignobles foules avinées… Ici, c'est parmi les fleurs, parmi l'enchantement prodigieux et le prodigieux silence de toutes les fleurs, que se dressent les instruments de torture et de mort, les pals, les gibets et les croix… Tu vas les voir, tout à l'heure, si intimement mêlés aux splendeurs de cette orgie florale, aux harmonies de cette nature unique et magique, qu'ils semblent, en quelque sorte, faire corps avec elle, être les fleurs miraculeuses de ce sol et de cette lumière…

Et, comme je n'avais pu réprimer un geste d'impatience:

—Bête! fit Clara… petite bête qui ne comprend rien!…

Le front barré d'une ombre dure, elle continua: