—Voyons!… Étant triste, ou malade, as-tu, quelquefois, passé dans une fête?… Alors tu as senti combien ta tristesse s'irritait, s'exaspérait, comme d'une offense, à la joie des visages, à la beauté des choses… C'est une impression intolérable… Pense à ce que cela doit être pour le patient qui va mourir dans les supplices… Songe combien la torture se multiplie dans sa chair et dans son âme de tout le resplendissement qui l'environne… et combien l'agonie s'y fait plus atroce, plus désespérément atroce, cher petit cœur!…
—Je songeais à l'amour, répliquai-je sur un ton de reproche… Et voilà que vous me parlez encore, que vous me parlez toujours de supplices!…
—Sans doute!… puisque c'est la même chose…
Elle était restée près de moi, debout, ses mains sur mon épaule. Et l'ombre rouge du frêne l'enveloppait comme d'une lueur de feu… Elle s'assit sur le banc, et elle poursuivit:
—Et puisqu'il y a des supplices partout où il y a des hommes… Je n'y peux rien, mon bébé, et je tâche de m'en accommoder et de m'en réjouir, car le sang est un précieux adjuvant de la volupté… C'est le vin de l'amour…
Elle traça, dans le sable, du bout de son ombrelle, quelques figures, naïvement indécentes, et elle dit:
—Je suis sûre que tu crois les Chinois plus féroces que nous?… Mais non… mais non!… Nous, les Anglais?… Ah! parlons-en!… Et vous, les Français?… Dans votre Algérie, aux confins du désert, j'ai vu ceci… Un jour, des soldats capturèrent des Arabes… de pauvres Arabes qui n'avaient pas commis d'autre crime que de fuir les brutalités de leurs conquérants… Le colonel ordonna qu'ils fussent mis à mort sur-le-champ, sans enquête, ni procès… Et voici ce qui arriva… Ils étaient trente… on creusa trente trous dans le sable, et on les y enterra jusqu'au col, nus, la tête rase, au soleil de midi… Afin qu'ils ne mourussent pas trop vite… on les arrosait, de temps en temps, comme des choux… Au bout d'une demi-heure, les paupières s'étaient gonflées… les yeux sortaient de l'orbite… les langues tuméfiées emplissaient les bouches, affreusement ouvertes… et la peau craquait, se rissolait sur les crânes… C'était sans grâce, je t'assure, et même sans terreur, ces trente têtes mortes, hors du sol, et semblables à d'informes cailloux!… Et nous?… C'est pire encore!… Ah! je me rappelle l'étrange sensation que j'éprouvai quand, à Kandy, l'ancienne et morne capitale de Ceylan, je gravis les marches du temple où les Anglais égorgèrent, stupidement, sans supplices, les petits princes Modéliars que les légendes nous montrent si charmants, pareils à ces icones chinoises, d'un art si merveilleux, d'une grâce si hiératiquement calme et pure, avec leur nimbe d'or et leurs longues mains jointes… Je sentis qu'il s'était accompli là… sur ces marches sacrées, non encore lavées de ce sang par quatre-vingts ans de possession violente, quelque chose de plus horrible qu'un massacre humain; la destruction d'une précieuse, émouvante, innocente beauté… Dans cette Inde agonisante et toujours mystérieuse, à chaque pas que l'on fait sur le sol ancestral, les traces de cette double barbarie européenne demeurent… Les boulevards de Calcutta, les fraîches villas himalayennes de Dardjilling, les tribades de Bénarès, les fastueux hôtels des traitants de Bombay n'ont pu effacer l'impression de deuil et de mort que laissent partout l'atrocité du massacre sans art, et le vandalisme et la destruction bête… Ils l'accentuent, au contraire… En n'importe quels endroits où elle parut, la civilisation montre cette face gémellée de sang stérile et de ruines à jamais mortes… Elle peut dire comme Attila: «L'herbe ne croît plus où mon cheval a passé.»… Regarde ici, devant toi, autour de toi… Il n'est pas un grain de sable qui n'ait été baigné de sang… et ce grain de sable lui-même, qu'est-il sinon de la poussière de mort?… Mais comme ce sang est généreux et féconde cette poussière!… Regarde… l'herbe est grasse… les fleurs pullulent… et l'amour est partout!…
Le visage de Clara s'était ennobli… Une mélancolie très douce atténuait la barre d'ombre de son front, voilait les flammes vertes de ses yeux… Elle reprit:
—Ah! que la petite ville morte de Kandy me sembla triste et poignante ce jour-là!… Dans la chaleur torride, un lourd silence planait, avec les vautours, sur elle… Quelques Hindous sortaient du temple où ils avaient porté des fleurs au Buddha… La douceur profonde de leurs regards, la noblesse de leur front, la faiblesse souffrante de leur corps, consumé par la fièvre, la lenteur biblique de leur démarche, tout cela m'émut jusques au fond des entrailles… Ils semblaient en exil, sur la terre natale, près de leur Dieu si doux, enchaîné et gardé par les cipayes… Et, dans leurs prunelles noires, il n'y avait plus rien de terrestre… plus rien qu'un rêve de libération corporelle, l'attente des nirvanas pleins de lumière… Je ne sais quel respect humain me retint de m'agenouiller devant ces douloureux, ces vénérables pères de ma race, de ma race parricide… Je me contentai de les saluer humblement… Mais ils passèrent sans me voir… sans voir mon salut… sans voir les larmes de mes yeux… et l'émotion filiale qui me gonflait le cœur… Et quand ils eurent passé, je sentis que je haïssais l'Europe, d'une haine qui ne s'éteindrait jamais…
S'interrompant, tout d'un coup, elle me demanda: