—Rien ne nous presse, ma chère Clara… Nous verrons toujours assez d'horreurs… Parle-moi encore comme tu me parlais il y a une seconde où j'aimais tant ta voix, où j'aimais tant tes yeux!

Elle s'impatienta:

—Vite!… vite!… Tu ne sais pas ce que tu dis!…

Ses yeux étaient redevenus durs, sa voix haletante, sa bouche impérieusement cruelle et sensuelle… Il me sembla que le Buddha lui-même tordait, maintenant, dans un mauvais soleil, une face ricanante de bourreau… Et j'aperçus la jeune fille aux offrandes qui s'éloignait, dans une allée, entre des pelouses, là-bas… Sa robe jaune était toute menue, légère et brillante, comme une fleur de narcisse.


L'allée où nous marchions était bordée de pêchers, de cerisiers, de cognassiers, d'amandiers, les uns nains et taillés selon des formes bizarres, les autres, libres, en touffes, et poussant dans tous les sens leurs longues branches, chargées de fleurs. Un petit pommier dont le bois, les feuilles et les fleurs étaient d'un rouge vif, imitait la forme d'un vase pansu. Je remarquai aussi un arbre admirable, qu'on appelle le poirier à feuilles de bouleau. Il s'élevait en pyramide parfaitement droite, à la hauteur de six mètres, et, de la base très large au sommet en cône pointu, il était tellement couvert de fleurs qu'on ne voyait ni ses feuilles, ni ses branches. D'innombrables pétales ne cessaient de se détacher, alors que d'autres s'ouvraient, et ils voletaient autour de la pyramide, et ils tombaient lentement sur les allées et les pelouses qu'ils couvraient d'une blancheur de neige. Et l'air, au loin, s'imprégnait de subtiles odeurs d'églantine et de réséda. Puis, nous longeâmes des massifs d'arbustes que décoraient, avec les deutzias parviflores, aux larges corymbes rosés, ces jolies ligustrines de Pékin, au feuillage velu, aux grandes panicules plumeuses de fleurs blanches, poudrées de soufre.

C'était, à chaque pas, une joie nouvelle, une surprise des yeux qui me faisait pousser des cris d'admiration. Ici, une vigne dont j'avais remarqué, dans les montagnes de l'Annam, les larges feuilles blondes, irrégulièrement échancrées et dentelées, aussi dentelées, aussi échancrées, aussi larges que les feuilles du ricin, enlaçait de ses ventouses un immense arbre mort, montait jusqu'au faîte du branchage et, de là, retombait en cataracte, en avalanche, protégeant toute une flore d'ombre qui s'épanouissait à la base entre les nefs, les colonnades et les niches formées par ses sarments croulants. Là, un stéphanandre exhibait son feuillage paradoxal, précieusement ouvré comme un cloisonné et dont je m'émerveillais qu'il passât par toute sorte de colorations, depuis le vert paon jusqu'au bleu d'acier, le rose tendre jusqu'au pourpre barbare, le jaune clair jusqu'à l'ocre brun. Tout près, un groupe de viburnums gigantesques, aussi hauts que des chênes, agitaient de grosses boules neigeuses à la pointe de chaque rameau.

De place en place, agenouillés dans l'herbe, ou perchés sur des échelles rouge, des jardiniers faisaient courir des clématites sur de fines armatures de bambous; d'autres enroulaient des ipomées, des calystégies sur de longs et minces tuteurs de bois noir… Et, partout, dans les pelouses, les lis élevaient leurs tiges, prêtes à fleurir.

Arbres, arbustes, massifs, plantes isolées ou groupées, il semblait tout d'abord qu'ils eussent poussé là au hasard du germe, sans méthode, sans culture, sans autre volonté que la nature, sans autre caprice que la vie. Erreur. L'emplacement de chaque végétal avait été, au contraire, laborieusement étudié et choisi, soit pour que les couleurs et les formes se complétassent, se fissent mieux valoir l'une par l'autre, soit pour ménager des plans, des fuites aériennes, des perspectives florales et multiplier les sensations, en combinant les décors. La plus humble des fleurs, de même que l'arbre le plus géant, concourait, par sa position même, à une harmonie inflexible, à un ensemble d'art, dont l'effet était d'autant plus émouvant qu'il ne sentait ni le travail géométrique, ni l'effort décoratif.