Tout, aussi, semblait avoir été disposé, par la munificence de la nature, pour le triomphe des pivoines.

Sur les pentes douces, semées, en guise de gazon, d'aspérules odorantes et de crucianelles roses, du rose passé des vieilles soies, des pivoines, des champs de pivoines arborescentes déroulaient de somptueux tapis. Près de nous, il y en avait d'isolées, qui nous tendaient d'immenses calices rouges, noirs, cuivrés, orangés, pourprés. D'autres, idéalement pures, offraient les plus virginales nuances du rose et du blanc. Réunies en foule chatoyante, ou bien solitaires au bord de l'allée, méditatives au pied des arbres, amoureuses le long des massifs, les pivoines étaient bien réellement les fées, les reines miraculeuses de ce miraculeux jardin.

Partout où le regard se posait, il rencontrait une pivoine. Sur les ponts de pierre, entièrement recouverts de plantes saxatiles et qui, de leurs arches audacieuses, relient les masses de rochers et font communiquer entre eux les kiosques, les pivoines passaient, pareilles à une foule en fête. Leur procession brillante ascensionnait les tertres, autour desquels montent, se croisent, s'enchevêtrent les allées et les sentes que bordent de menus fusains argentés et des troènes taillés en haies. J'admirai un monticule où, sur des murs très bas, très blancs, construits en colimaçon, s'étendaient, protégées par des nattes, les plus précieuses espèces de pivoines, que d'habiles artistes avaient assouplies aux formes multiples de l'espalier. Dans l'intervalle de ces murs, des pivoines immémoriales, en boule sur de hautes tiges nues, s'espaçaient, dans des caisses carrées. Et le sommet se couronnait de touffes épaisses, de libres buissons de la plante sacrée dont la floraison, si éphémère en Europe, se succède ici durant toutes les saisons. Et, à ma droite, à ma gauche, toutes proches de moi, ou bien perdues dans les perspectives lointaines, c'étaient encore, c'étaient toujours des pivoines, des pivoines, des pivoines…


Clara s'était remise à marcher très vite, presque insensible à cette beauté; elle marchait, le front barré d'une ombre dure, les prunelles ardentes… On eût dit qu'elle allait, emportée par une force de destruction… Elle parlait, et je ne l'entendais pas, ou si peu! Les mots de «mort, de charme, de torture, d'amour» qui, sans cesse, tombaient de ses lèvres, ne me semblaient plus qu'un écho lointain, une toute petite voix de cloche à peine perceptible là-bas, là-bas, et fondue dans la gloire, dans le triomphe, dans la volupté sereine et grandiose de cette éblouissante vie.

Clara marchait, marchait, et je marchais près d'elle, et partout, c'étaient, avec les surprises nouvelles des pivoines, des arbustes de rêve ou de folie, des fusains bleus, des houx aux violentes panachures, des magnolias gaufrés, frisés, des cèdres nains qui s'ébouriffaient comme des chevelures, des aralias, et de hautes graminées, des eulalies géantes dont les feuilles en ruban retombent et ondulent, pareilles à des peaux de serpents, lamées d'or. C'étaient aussi des essences tropicales, des arbres inconnus sur le tronc desquels se balançaient d'impures orchidées; le banian de l'Inde, qui s'enracine dans le sol par ses branches multipliantes; d'immenses musas et, sous l'abri de leurs feuilles, des fleurs comme des insectes, comme des oiseaux, tel le féerique strelitzia, dont les pétales jaunes sont des ailes, et qu'anime un vol perpétuel.

Tout à coup, Clara s'arrêta, comme si un bras invisible se fût posé sur elle, brutalement.

Inquiète, nerveuse, les narines battantes, ainsi qu'une biche qui vient de flairer dans le vent l'odeur du mâle, elle huma l'air autour d'elle. Un frémissement, que je connaissais pour être l'avant-coureur du spasme, parcourut tout son corps. Ses lèvres devinrent instantanément plus rouges et gonflées.

—As-tu senti?… fit-elle d'une voix brève et sourde.

—Je sens l'arôme des pivoines qui emplit le jardin… répondis-je.