A la cuisine, Joseph n'aime pas qu'on parle de la petite Claire. Quand Marianne ou moi nous mettons la conversation sur ce sujet, il la change aussitôt, ou bien il n'y prend pas part. Ça l'ennuie... Je ne sais pas pourquoi, cette idée m'est venue—et elle s'enfonce, de plus en plus dans mon esprit—que c'est Joseph qui a fait le coup. Je n'ai pas de preuves, pas d'indices qui puissent me permettre de le soupçonner... pas d'autres indices que ses yeux, pas d'autres preuves que ce léger mouvement de surprise qui lui échappa, lorsque, de retour de chez l'épicière, brusquement, dans la sellerie, je lui jetai pour la première fois au visage le nom de la petite Claire, assassinée et violée... Et cependant, ce soupçon purement intuitif a grandi, est devenu une possibilité, puis une certitude. Je me trompe, sans doute. Je tâche à me convaincre que Joseph est une «perle...» Je me répète que mon imagination s'exalte à de simples folies, qu'elle obéit aux influences de cette perversité romanesque, qui est en moi... Mais j'ai beau faire, cette impression subsiste en dépit de moi-même, ne me quitte pas un instant, prend la forme harcelante et grimaçante de l'idée fixe... Et j'ai une irrésistible envie de demander à Joseph:

—Voyons, Joseph, est-ce vous qui avez violé la petite Claire dans le bois?... Est-ce vous, vieux cochon?

Le crime a été commis un samedi... Je me souviens que Joseph, à peu près à la même date, est allé chercher de la terre de bruyère, dans le bois de Raillon... Il a été absent, toute la journée, et il n'est rentré au Prieuré avec son chargement que le soir, tard... De cela, je suis sûre... Et,—coïncidence extraordinaire,—je me souviens de certains gestes agités, de certains regards plus troubles, qu'il avait, ce soir-là, en rentrant... Je n'y avais pas pris garde, alors... Pourquoi l'eussé-je fait?... Aujourd'hui, ces détails de physionomie me reviennent avec force... Mais, est-ce bien le samedi du crime que Joseph est allé dans la forêt de Raillon?... Je cherche en vain à préciser la date de son absence... Et puis, avait-il réellement ces gestes inquiets, ces regards accusateurs que je lui prête et qui me le dénoncent?... N'est-ce pas moi qui m'acharne à me suggestionner l'étrangeté inhabituelle de ces gestes et de ces regards, à vouloir, sans raison, contre toute vraisemblance, que ce soit Joseph—une perle—qui ait fait le coup?... Cela m'irrite et, en même temps, cela me confirme dans mes appréhensions, de ne pouvoir reconstituer le drame de la forêt... Si encore l'enquête judiciaire avait signalé les traces fraîches d'une voiture sur les feuilles mortes et sur la bruyère, aux alentours?... Mais non... L'enquête ne signale rien de tel... elle signale le viol et le meurtre d'une petite fille, voilà tout... Eh bien, c'est justement cela qui me surexcite... Cette habileté de l'assassin à ne pas laisser derrière soi la moindre preuve de son crime, cette invisibilité diabolique, j'y sens, j'y vois la présence de Joseph... Énervée, j'ose, tout d'un coup, après un silence, lui poser cette question:

—Joseph, quel jour avez-vous été chercher de la terre de bruyère, dans la forêt de Raillon?... Est-ce que vous vous le rappelez?...

Sans hâte, sans sursaut, Joseph lâche le journal qu'il lisait... Son âme est bronzée désormais contre les surprises...

—Pourquoi ça?... fait-il.

—Pour savoir...

Joseph dirige sur moi un regard lourd et profond... Ensuite il prend, sans affectation, l'air de quelqu'un qui fouillerait dans sa mémoire pour y retrouver des souvenirs déjà anciens. Et il répond:

—Ma foi!... je ne sais plus trop... je crois bien que c'était samedi...

—Le samedi où l'on a trouvé le cadavre de la petite Claire dans le bois?... poursuis-je, en donnant à cette interrogation, trop vivement débitée, un ton agressif.