Joseph ne lève pas ses yeux de sur les miens. Son regard est devenu quelque chose de si aigu, de si terrible, que, malgré mon effronterie coutumière, je suis obligée de détourner la tête.
—C'est possible... fait-il encore... Ma foi!... je crois bien que c'était ce samedi-là...
Et il ajoute:
—Ah! les sacrées femmes!... vous feriez bien mieux de penser à autre chose. Si vous lisiez le journal... vous verriez qu'on a encore tué des juifs en Alger... Ça, au moins, ça vaut la peine...
A part son regard, il est calme, naturel, presque bonhomme... Ses gestes sont aisés, sa voix ne tremble plus... Je me tais... et Joseph, reprenant le journal qu'il avait posé sur la table, se remet à lire le plus tranquillement du monde...
Moi, je me suis remise à songer... Je voudrais retrouver dans la vie de Joseph, depuis que je suis ici, un trait de férocité active... Sa haine des juifs, la menace que sans cesse il exprime de les supplicier, de les tuer, de les brûler, tout cela n'est peut-être que de la hâblerie... c'est surtout de la politique... Je cherche quelque chose de plus précis, de plus formel, à quoi je ne puisse pas me tromper sur le tempérament criminel de Joseph. Et je ne trouve toujours que des impressions vagues et morales, des hypothèses auxquelles mon désir ou ma crainte qu'elles soient d'irrécusables réalités donne une importance et une signification que, sans doute, elles n'ont pas... Mon désir ou ma crainte?... De ces deux sentiments, j'ignore lequel me pousse...
Si, pourtant... Voici un fait... un fait réel... un fait horrible... un fait révélateur... Celui-là, je ne l'invente pas... je ne l'exagère pas... je ne l'ai pas rêvé... il est bien tel qu'il est... Joseph est chargé de tuer les poulets, les lapins, les canards. Il tue les canards, selon une antique méthode normande, en leur enfonçant une épingle dans la tête... Il pourrait les tuer, d'un coup, sans les faire souffrir. Mais il aime à prolonger leur supplice par de savants raffinements de torture; il aime à sentir leur chair frissonner, leur coeur battre dans ses mains; il aime à suivre, à compter, à recueillir dans ses mains leur souffrance, leurs frissons d'agonie, leur mort... Une fois, j'ai assisté à la mort d'un canard tué par Joseph... Il le tenait entre ses genoux. D'une main il lui serrait le col, de l'autre il lui enfonçait une épingle dans le crâne, puis tournait, tournait l'épingle dans le crâne, d'un mouvement lent et régulier... Il semblait moudre du café... Et en tournant l'épingle, Joseph disait avec une joie sauvage:
—Faut qu'il souffre... tant plus qu'il souffre, tant plus que le sang est bon au goût...
L'animal avait dégagé des genoux de Joseph ses ailes qui battaient, battaient... Son col se tordait, même maintenu par Joseph, en affreuse spirale... et, sous le matelas des plumes, sa chair soubresautait... Alors Joseph jeta l'animal sur les dalles de la cuisine et, les coudes aux genoux, le menton dans ses paumes réunies, il se mit à suivre, d'un oeil hideusement satisfait, ses bonds, ses convulsions, le grattement fou de ses pattes jaunes sur le sol...
—Finissez donc, Joseph, criai-je. Tuez-le donc tout de suite... c'est horrible de faire souffrir les bêtes.