Et Joseph répondit:

—Ça m'amuse... J'aime ça...

Je me rappelle ce souvenir, j'évoque tous les détails sinistres de ce souvenir, j'entends toutes les paroles de ce souvenir... Et j'ai envie... une envie encore plus violente, de crier à Joseph:

—C'est vous qui avez violé la petite Claire, dans le bois... Oui... oui... j'en suis sûre, maintenant... c'est vous, vous, vous, vieux cochon...

Il n'y a plus à douter. Joseph doit être une immense canaille. Et cette opinion que j'ai de sa personne morale, au lieu de m'éloigner de lui, loin de mettre entre nous de l'horreur, fait, non pas que je l'aime peut-être, mais qu'il m'intéresse énormément. C'est drôle, j'ai toujours eu un faible pour les canailles... Ils ont un imprévu qui fouette le sang... une odeur particulière qui vous grise, quelque chose de fort et d'âpre qui vous prend par le sexe. Si infâmes que soient les canailles, ils ne le sont jamais autant que les honnêtes gens. Ce qui m'ennuie de Joseph, c'est qu'il a la réputation et, pour celui qui ne connaît pas ses yeux, les allures d'un honnête homme. Je l'aimerais mieux franchement, effrontément canaille. Il est vrai qu'il n'aurait plus cette auréole de mystère, ce prestige de l'inconnu qui m'émeut et me trouble et qui m'attire—oui là—qui m'attire vers ce vieux monstre.

Maintenant je suis plus calme, parce que j'ai la certitude, parce que rien ne peut m'enlever désormais la certitude que c'est lui qui a violé la petite Claire, dans le bois.

Depuis quelque temps, je m'aperçois que j'ai fait sur le coeur de Joseph une impression considérable. Son mauvais accueil est fini; son silence ne m'est plus hostile ou méprisant, et il y a presque de la tendresse dans ses bourrades. Ses regards n'ont plus de haine—en ont-ils jamais eu d'ailleurs?—et s'ils sont encore si terribles, parfois, c'est qu'il cherche à me connaître mieux, toujours mieux, et qu'il veut m'éprouver. Comme la plupart des paysans, il est extrêmement méfiant, il évite de se livrer aux autres, car il croit qu'on veut le «mettre dedans». Il doit posséder de nombreux secrets, mais il les cache jalousement, sous un masque sévère, renfrogné et brutal, comme on renferme des trésors dans un coffre de fer, armé de barres solides et de mystérieux verroux. Pourtant, vis-à-vis de moi, sa méfiance s'atténue... Il est charmant pour moi, dans son genre... Il fait tout ce qu'il peut pour me marquer son amitié et me plaire. Il se charge des corvées trop pénibles, prend à son compte les gros ouvrages qui me sont attribués, et cela, sans mièvrerie, sans arrière-pensée galante, sans chercher à provoquer ma reconnaissance, sans vouloir en tirer un profit quelconque. De mon côté, je remets de l'ordre dans ses affaires, je raccommode ses chaussettes, ses pantalons, rapièce ses chemises, range son armoire, avec bien plus de soin et de coquetterie que celle de Madame. Et il me dit avec des yeux de contentement:

—C'est bien, ça, Célestine... Vous êtes une bonne femme... une femme d'ordre. L'ordre, voyez-vous, c'est la fortune. Et quand on est gentille, avec ça... quand on est une belle femme, il n'y a pas mieux...

Jusque-là, nous n'avons causé ensemble que par à-coups. Le soir, à la cuisine, avec Marianne, la conversation ne peut être que générale... Aucune intimité n'est permise entre nous deux. Et, quand je le vois seul, rien n'est plus difficile que de le faire parler... Il refuse tous les longs entretiens, craignant sans doute de se compromettre. Deux mots par ci... deux mots par là... aimables ou bourrus... et c'est tout... Mais ses yeux parlent, à défaut de sa bouche... Et ils rôdent autour de moi, et ils m'enveloppent, et ils descendent en moi, au plus profond de moi, afin de me retourner l'âme et de voir ce qu'il y a dessous.

Pour la première fois, nous nous sommes entretenus longuement, hier. C'était le soir. Les maîtres étaient couchés; Marianne était montée dans sa chambre, plus tôt que de coutume. Ne me sentant pas disposée à lire ou à écrire, je m'ennuyais d'être seule. Toujours obsédée par l'image de la petite Claire, j'allai retrouver Joseph dans la sellerie où, à la lueur d'une lanterne sourde, il épluchait des graines, assis devant une petite table de bois blanc. Son ami, le sacristain, était là, près de lui, debout, portant sous ses deux bras des paquets de petites brochures, rouges, vertes, bleues, tricolores... Gros yeux ronds dépassant l'arcade des sourcils, crâne aplati, peau fripée, jaunâtre et grenue, il ressemblait à un crapaud... Du crapaud, il avait aussi la lourdeur sautillante. Sous la table, les deux chiens, roulés en boule, dormaient, la tête enfouie dans leurs poils.