—Les âmes n'ont pas de sexe, mon cher Maurice... Elles ont...
—Du poil... aux pattes... chuchota Victor Charrigaud, très bas, de façon à n'être entendu que du romancier psychologue à qui il offrait, en ce moment, un cigare...
Et l'entraînant dans le fumoir:
—Ah! mon vieux! souffla-t-il... je voudrais pouvoir crier des ordures... à pleins poumons, devant tous ces gens-là... J'en ai assez de leurs âmes, de leurs amours verts et pervers, de leurs confitures magiques... Oui, oui... dire des grossièretés, se barbouiller de bonne boue bien fétide et bien noire, pendant un quart d'heure, ah! comme ce serait exquis... et reposant... Et comme, cela me soulagerait de tous ces lys nauséeux qu'ils m'ont mis dans le coeur!... Et toi?...
Mais la secousse avait été trop forte et l'impression restait du récit de Kimberly... On ne pouvait plus s'intéresser aux choses vulgaires, terrestres... aux discussions mondaines, esthétiques, passionnelles... Le vicomte Lahyrais lui-même, clubman, sportsman, joueur et tricheur, sentait qu'il lui poussait partout des ailes. Chacun avait besoin de recueillement, de solitude, de prolonger le rêve ou de le réaliser... En dépit des efforts de Kimberly qui allait de l'une à l'autre, demandant: «Avez-vous bu du lait de martre zibeline?... ah! buvez du lait de martre zibeline... c'est tellement ravissant!» la conversation ne put être reprise... si bien que l'un après l'autre, les invités s'excusèrent, s'esquivèrent. A onze heures, tout le monde était parti.
Quand ils se retrouvèrent, en face l'un de l'autre, seuls, Monsieur et Madame se regardèrent longtemps, fixement, hostilement, avant d'échanger leurs impressions.
—Pour un joli ratage, tu sais... c'est un joli ratage... exprima Monsieur.
—C'est de ta faute... reprocha aigrement Madame...
—Ah! elle est bonne celle-là...
—Oui, de ta faute... Tu ne t'es occupé de rien... tu n'as fait que rouler de sales boulettes de pain, entre tes gros doigts. On ne pouvait pas te tirer une parole... Ce que tu étais ridicule!... C'est honteux...