Monsieur était dans les pèlerinages... je ne sais pas quoi, au juste... quelque chose comme président ou directeur... Il racolait des pèlerins où il pouvait, parmi les juifs, les protestants, les vagabonds, même parmi les catholiques, et, une fois l'an, il conduisait ces gens-là à Rome, à Lourdes, à Paray-le-Monial, non sans tapage et sans profit, bien entendu. Le pape n'y voyait que du feu, et la religion triomphait. Monsieur s'occupait aussi d'oeuvres charitables et politiques: Ligue contre l'enseignement laïque... Ligue contre les publications obscènes... Société des bibliothèques amusantes et chrétiennes... Association des biberons congréganistes pour l'allaitement des enfants d'ouvriers... Est-ce que je sais?... Il présidait des orphelinats, des alumnats, des ouvroirs, des cercles, des bureaux de placement... Il présidait de tout... Ah! il en avait des métiers. C'était un petit bonhomme rondelet, très vif, très soigné, très rasé, dont les manières, à la fois doucereuses et cyniques, étaient celles d'un prêtre malin et rigolo. On parlait de lui et de ses oeuvres, dans les journaux, quelquefois... Naturellement, les uns exaltaient ses vertus humanitaires et sa haute sainteté d'apôtre, les autres le traitaient de vieille fripouille et de sale canaille. À l'office, nous nous amusions beaucoup de ces querelles, quoique ce soit assez chic et flatteur de servir chez des maîtres dont on parle dans les journaux.

Toutes les semaines, Monsieur donnait un grand dîner suivi d'une grande réception, où venaient des célébrités de toute sorte, des académiciens, des sénateurs réactionnaires, des députés catholiques, des curés protestataires, des moines intrigants, des archevêques... Il y en avait un, surtout, qu'on soignait d'une façon spéciale, un très vieil assomptionniste, le père je ne sais qui, bonhomme papelard et venimeux qui disait toujours des méchancetés, avec des airs contrits et dévots. Et, partout, dans chaque pièce, il y avait des portraits du pape... Ah! il a dû en voir de raides, dans cette maison, le Saint-Père.

Moi, il ne me revenait pas Monsieur. Il faisait trop de choses, il aimait trop de gens. Encore ignorait-on la moitié des choses qu'il faisait et des gens qu'il aimait. Sûrement, c'était un vieux farceur.

Le lendemain de mon arrivée, comme je l'aidais dans l'antichambre à endosser son pardessus:

—Est-ce que vous êtes de ma Société, me demanda-t-il, la Société des Servantes de Jésus?...

—Non, Monsieur...

—Il faut en être... c'est indispensable... Je vais vous inscrire...

—Merci, Monsieur... Puis-je demander à Monsieur ce que c'est que cette Société?

—Une Société admirable, qui recueille et éduque chrétiennement les filles-mères...

—Mais, Monsieur, je ne suis pas une fille-mère...