—Ça ne fait rien... Il y a aussi les femmes qui sortent de prison... il y a les prostituées repenties... il y a un peu de tout... Je vais vous inscrire...
Il retira de sa poche des journaux soigneusement pliés et me les tendit.
—Cachez ça... lisez ça... quand vous serez seule... C'est très curieux...
Et il me prit le menton, disant avec un léger claquement de langue:
—Hé mais!... elle est drôlette, cette petite, elle est ma foi, très drôlette...
Quand Monsieur fut parti, je regardai les journaux qu'il m'avait laissés. C'était le Fin de siècle... le Rigolo... les Petites femmes de Paris. Des saletés, quoi!
Ah! les bourgeois! Quelle comédie éternelle! J'en ai vu et des plus différents. Ils sont tous pareils... Ainsi, j'ai servi chez un député républicain. Celui-là passait son temps à déblatérer contre les prêtres... Un crâneur, fallait voir!... Il ne voulait pas entendre parler de la religion, du pape, des bonnes soeurs... Si on l'avait écouté, on eût renversé toutes les églises, fait sauter tous les couvents... Eh bien, le dimanche, il allait à la messe, en cachette, dans des paroisses éloignées... Au moindre bobo, il faisait appeler les curés, et tous ses enfants étaient élevés chez les jésuites. Jamais, il ne consentit à revoir son frère qui avait refusé de se marier à l'église. Tous hypocrites, tous lâches, tous dégoûtants, chacun dans leur genre...
Madame de Tarves avait des oeuvres, elle aussi; elle aussi présidait des comités religieux, des sociétés de bienfaisance, organisait des ventes de charité. C'est-à-dire qu'elle n'était jamais chez elle; et la maison allait comme elle pouvait... Très souvent, Madame rentrait en retard, venant le diable sait d'où, par exemple, ses dessous défaits, le corps tout imprégné d'une odeur qui n'était pas la sienne. Ah! je les connaissais, ces rentrées-là; elles m'avaient tout de suite appris le genre d'oeuvres auxquelles se livrait Madame, et qu'il se passait de drôles de mic-macs dans ses comités... Mais elle était gentille avec moi. Jamais un mot brusque, jamais un reproche. Au contraire... Elle se montrait familière, presque camarade, au point que, parfois, oubliant, elle sa dignité, moi mon respect, nous disions ensemble des bêtises et de raides... Elle me donnait des conseils pour l'arrangement de mes petites affaires, encourageait mes goûts de coquetterie, m'inondait de glycérine, de peau d'Espagne, m'enduisait les bras de cold-cream, me saupoudrait de poudre de riz. Et, durant ces opérations, elle répétait:
—Voyez-vous, Mary... il faut qu'une femme soit bien tenue... qu'elle ait la peau blanche et douce. Vous avez une jolie figure, il faut savoir l'entourer... Vous avez un très beau buste... il faut le faire valoir... Vos jambes sont superbes... il faut pouvoir les montrer... C'est plus convenable...
J'étais contente. Pourtant, au fond de moi, une inquiétude, d'obscurs soupçons demeuraient. Je ne pouvais oublier les histoires surprenantes que l'on me racontait à l'office. Quand j'y faisais l'éloge de Madame et que j'énumérais ses bontés pour moi...