—Oui... oui... disait la cuisinière, allez toujours... C'est la fin qu'il faut voir. Ce qu'elle veut, c'est que vous couchiez avec son fils... pour que ça le retienne davantage, à la maison... et que ça leur coûte moins d'argent, à ces grigous... Elle a déjà essayé avec d'autres, allez!... Elle a même attiré des amies chez elle... des femmes mariées... des jeunes filles... oui, des jeunes filles... la salope!... Seulement, M. Xavier n'y coupe pas... il aime mieux les cocottes, cet enfant... vous verrez... vous verrez...

Et, elle ajoutait, avec une sorte de regret haineux:

—Moi, à votre place... ce que je les ferais casquer!... Je me gênerais, peut-être.

Ces paroles me rendaient un peu honteuse vis-à-vis des camarades de l'office. Mais, pour me rassurer, j'aimais mieux croire que la cuisinière fût jalouse de l'évidente préférence que Madame me marquait.

J'allais, tous les matins, à neuf heures, ouvrir les rideaux et porter le thé chez M. Xavier... C'est drôle... j'entrais toujours dans sa chambre, avec un battement au coeur, une forte appréhension. Il fut longtemps, sans faire attention à moi. Je tournais de ci... je tournais de là... préparais ses affaires, sa toilette, m'efforçant à paraître gentille et dans tout mon avantage. Lui ne m'adressait la parole que pour se plaindre, d'une voix grincheuse et mal réveillée, qu'on le dérangeât trop tôt... Je fus dépitée de cette indifférence et je redoublai de coquetteries silencieuses et choisies. Je m'attendais chaque jour à quelque chose qui n'arrivait pas, et ce mutisme de M. Xavier, ce dédain pour ma personne, m'irritaient au plus haut point. Qu'aurais-je fait, si cela que j'attendais fût arrivé?... Je ne me le demandais pas... Ce que je voulais, c'est que cela arrivât...

M. Xavier était réellement un très joli garçon, plus joli encore que ne le montrait sa photographie. Une légère moustache blonde—deux petits arcs d'or—dessinait, mieux que sur son portrait, ses lèvres dont la pulpe rouge et charnue appelait le baiser. Ses yeux d'un bleu clair, pailleté de jaune, avaient une fascination étrange, ses mouvements, une indolence, une grâce lasse et cruelle de fille ou de jeune fauve. Il était grand, élancé, très souple, d'une élégance ultra-moderne, d'une séduction puissante par tout ce qu'on sentait en lui de cynique et de corrompu. Outre qu'il m'avait plu dès le premier jour, et que je le désirais pour lui-même, sa résistance ou plutôt son indifférence fit que ce désir devint, bien vite, plus que du désir, de l'amour.

Un matin, je trouvai M. Xavier réveillé, hors du lit, les jambes nues. Il avait, je me souviens, une chemise de soie blanche à pois bleus... Un de ses talons portant sur le rebord du lit, l'autre posé sur le tapis, il en résultait une attitude, entièrement révélatrice, qui n'était pas des plus décentes. Pudiquement, je voulus me retirer... mais il me rappela:

—Eh bien... quoi?... Entre donc... Est-ce que je te fais peur?... Tu n'as donc jamais vu un homme?

Il ramena, sur son genou levé, un pan de sa chemise, et les deux mains croisées sur sa jambe, le corps balancé, il m'examina longuement, effrontément, pendant que, avec des mouvements harmonieux et lents, et rougissant un peu, je déposais le plateau sur la petite table, près de la cheminée. Et comme s'il me voyait réellement, pour la première fois:

—Mais tu es une très chic fille... me dit-il... Depuis combien de temps es-tu donc ici?