—Eh bien! il n'aurait plus manqué que ça... grince-t-il.
Et faisant un geste, par quoi il semble écarter toute sorte d'objections:
—D'ailleurs, m'était-elle si dévouée?... Tenez, j'aime mieux vous le dire; j'en avais assez de Rose... Ma foi, oui!... Depuis que nous avions pris un petit garçon pour aider... elle ne fichait plus rien dans la maison... et tout y allait très mal... très mal... Je ne pouvais même plus manger un oeuf à la coque cuit à mon goût... Et les scènes du matin au soir, à propos de rien!... Dès que je dépensais dix sous, c'étaient des cris... des reproches... Et lorsque je causais avec vous, comme aujourd'hui... eh bien, c'en étaient des histoires... car elle était jalouse, jalouse... Ah! non... Elle vous traitait, fallait entendre ça!... Ah! non, non... Enfin, je n'étais plus chez moi, foutre!
Il respire largement, bruyamment, et, comme un voyageur revenu d'un long voyage, il contemple avec une joie profonde et nouvelle le ciel, les pelouses nues du jardin, les entrelacs violacés que font les branches d'arbres sur la lumière, sa petite maison.
Cette joie, désobligeante pour la mémoire de Rose, me paraît maintenant très comique. J'excite le capitaine aux confidences... Et je lui dis, sur un ton de reproche:
—Capitaine... je crois que vous n'êtes pas juste pour Rose.
—Tiens... parbleu!... riposte-t-il vivement... Vous ne savez pas, vous... vous ne savez rien... Elle n'allait pas vous raconter toutes les scènes qu'elle me faisait... sa tyrannie... sa jalousie... son égoïsme. Rien ne m'appartenait plus ici... tout était à elle, chez moi... Ainsi, vous ne le croiriez pas?... Mon fauteuil Voltaire... je ne l'avais plus... plus jamais. C'est elle qui le prenait tout le temps... Elle prenait tout, du reste, c'est bien simple... Quand je pense que je ne pouvais plus manger d'asperges à l'huile... parce qu'elle ne les aimait pas!... Ah! elle a bien fait de mourir... C'est ce qui pouvait lui arriver de mieux... car, d'une manière comme de l'autre... je ne l'aurais pas gardée... non, non, foutre!... je ne l'aurais pas gardée. Elle m'excédait, là!... J'en avais plein le dos... Et je vais vous dire... si j'étais mort avant elle, Rose eût été joliment attrapée, allez!... Je lui en réservais une qu'elle eût trouvée amère... Je vous en réponds!...
Sa lèvre se plisse dans un sourire qui finit en atroce grimace... Il continue, en coupant chacun de ses mots de petits pouffements humides:
—Vous savez que j'avais rédigé un testament où je lui donnais tout... maison... argent... rentes... tout? Elle a dû vous le dire... elle le disait à tout le monde... Oui, mais ce qu'elle ne vous a pas dit, parce qu'elle l'ignorait, c'est que, deux mois après, j'avais fait un second testament qui annulait le premier... et où je ne lui donnais plus rien... foutre!... pas çà...
N'y tenant plus, il éclate de rire... d'un rire strident qui s'éparpille dans le jardin, comme un vol de moineaux piaillants... Et il s'écrie: