En général, dès que le soir arrive, Marianne, sous l'influence de la boisson, tombe dans un complet abrutissement... Son cerveau s'engourdit, sa langue s'empâte, ses lèvres pendent et luisent comme la margelle usée d'un vieux puits... et elle est triste, triste à pleurer... Je ne puis tirer d'elle que de petites plaintes, de petits cris, de petits vagissements d'enfant... Cependant, hier soir, moins ivre qu'à l'ordinaire, elle me confie, au milieu de gémissements qui n'en finissent pas, qu'elle a peur d'être enceinte... Marianne enceinte!... Ça, par exemple, c'est le comble... Mon premier mouvement est de rire... Mais j'éprouve, bientôt, une douleur vive, quelque chose comme un coup de fouet au creux de l'estomac... Si c'était de Joseph que Marianne fût enceinte?... Je me rappelle que, le jour de mon entrée ici, j'ai tout de suite soupçonné qu'ils pussent coucher ensemble... Mais ce soupçon stupide, rien depuis ne l'a justifié; au contraire... Non, non, c'est impossible... Si Joseph avait eu des relations d'amour avec Marianne, je l'aurais su... je l'aurais flairé... Non, cela n'est pas... cela ne peut pas être... Et puis, Joseph est bien trop artiste dans son genre... Je demande:

—Vous êtes sûre d'être enceinte, Marianne?

Marianne se tâte le ventre... ses gros doigts s'enfoncent, disparaissent dans les plis du ventre, comme dans un coussin de caoutchouc mal gonflé:

—Sûre?... Non... fait-elle... J'ai peur seulement.

—Et de qui pourriez-vous être enceinte, Marianne?

Elle hésite à répondre... puis, brusquement, avec une sorte de fierté, elle proclame:

—De Monsieur, donc!

Cette fois, j'ai failli étouffer de rire. Il ne manquait plus que ça à Monsieur... Ah! il est complet, Monsieur!... Marianne, qui croit que mon rire est de l'admiration, se met à rire, elle aussi...

—Oui... oui, de Monsieur!... répète-t-elle...

Mais comment se fait-il que je ne me sois aperçue de rien?... Comment!... Une telle chose, si comique, s'est passée, pour ainsi dire, sous mes yeux, et je n'en ai rien vu... rien soupçonné?... J'interroge Marianne, je la presse de questions... Et Marianne raconte avec complaisance, en se rengorgeant un peu: