—Ça ne se peut pas, maintenant, Célestine...

—Ah! tout de suite, Joseph, mon cher petit Joseph!...

Il se dégage de mon étreinte avec des mouvements doux.

—Si c'était, seulement pour s'amuser, Célestine... bien sûr... Oui mais... c'est sérieux... c'est pour toujours... Il faut être sage... On ne peut pas faire ça... avant que le prêtre y passe...

Et nous restons, l'un devant l'autre, lui, les yeux brillants, la respiration courte... moi, les bras rompus, la tête bourdonnante... le feu au corps...

XV

20 novembre.

Joseph, ainsi qu'il était convenu, est parti hier matin pour Cherbourg. Quand je suis descendue, il n'est déjà plus là. Marianne, mal réveillée, les yeux bouffis, la gorge graillonnante, tire de l'eau à la pompe. Il y a encore, sur la table de la cuisine, l'assiette où Joseph vient de manger sa soupe, et le pichet de cidre vide... Je suis inquiète et, en même temps, je suis contente, car je sens bien que c'est seulement d'aujourd'hui que se prépare, enfin, pour moi, une vie nouvelle. Le jour se lève à peine, l'air est froid. Au delà du jardin, la campagne dort encore sous d'épais rideaux de brume. Et j'entends, au loin, venant de la vallée invisible, le bruit très faible d'un sifflet de locomotive. C'est le train qui emporte Joseph et ma destinée... Je renonce à déjeuner... il me semble que j'ai quelque chose de trop gros, de trop lourd, qui m'emplit l'estomac... Je n'entends plus le sifflet... La brume s'épaissit, gagne le jardin...

Et si Joseph n'allait plus jamais revenir?...

Toute la journée, j'ai été distraite, nerveuse, extrêmement agitée. Jamais la maison ne m'a été plus pesante, jamais les longs corridors ne m'ont paru plus mornes, d'un silence plus glacé; jamais je n'ai autant détesté le visage hargneux et la voix glapissante de Madame. Impossible de travailler... J'ai eu avec Madame une scène très violente, à la suite de laquelle j'ai bien cru que je serais obligée de partir... Et je me demande ce que je vais faire durant ces six jours, sans Joseph... Je redoute l'ennui d'être seule, aux repas, avec Marianne. J'aurais vraiment besoin d'avoir quelqu'un avec qui parler...