La vieille bondit:

—Trente francs!... Mais vous ne vous êtes donc jamais regardée?... C'est insensé!... Comment?... personne ne veut de vous... personne jamais ne voudra de vous?—si je vous prends, moi, c'est parce que suis bonne... c'est parce que, dans le fond, j'ai pitié de vous!—et vous me demandez trente francs!... Eh bien, vous en avez de l'audace, ma petite... C'est, sans doute, vos camarades qui vous conseillent si mal... Vous avez tort de les écouter...

—Bien sûr, approuva Mme Paulhat-Durand. Elles se montent la tête, toutes ensemble..

—Alors!... offrit la vieille, conciliante... je vous donnerai quinze francs... Et vous paierez votre vin... C'est beaucoup trop... Mais je ne veux pas profiter de votre laideur et votre détresse.

Elle s'adoucissait... Sa voix se fit presque caressante:

—Voyez-vous, ma petite... c'est une occasion unique et que vous ne retrouverez plus... Je ne suis pas comme les autres, moi... je suis seule... je n'ai pas de famille... je n'ai personne... Ma famille, c'est ma domestique... Qu'est-ce que je lui demande à ma domestique?... De m'aimer un peu, voilà tout... Ma domestique vit avec moi, mange avec moi... à part le vin... Ah! je la dorlote, allez... Et puis, quand je mourrai—je suis très vieille et souvent malade—quand je mourrai, bien sûr que je n'oublierai pas celle qui m'aura été dévouée, qui m'aura bien servie... bien soignée... Vous êtes laide... très laide... trop laide... Eh! mon Dieu, je m'habituerai à votre laideur, à votre figure... Il y en a de jolies qui sont de bien méchantes femmes et qui vous volent, c'est certain!... La laideur, c'est quelquefois une garantie de moralité, dans une maison... Vous n'amènerez pas d'hommes, chez moi, n'est-ce pas?... Vous voyez que je sais vous rendre justice... Dans ces conditions-là, et bonne comme je suis..., ce que je vous offre, ma petite... mais c'est une fortune... mieux qu'une fortune... une famille!...

Louise était ébranlée. Certainement, les paroles de la vieille faisaient chanter des espoirs inconnus dans sa tête. Sa rapacité de paysanne lui montrait des coffres pleins d'or, des testaments fabuleux... Et la vie en commun, avec cette bonne maîtresse, la table partagée... des sorties fréquentes dans les squares et les bois suburbains, tout cela l'émerveillait... Tout cela lui faisait peur aussi, car des doutes, une invincible et originelle méfiance tachaient d'une ombre l'étincellement de ces promesses... Elle ne savait que dire, que faire... à quoi se résoudre... J'avais envie de lui crier: «Non!... n'accepte pas!» Ah! je la voyais, moi, cette existence de recluse, ces travaux épuisants, ces reproches aigres, la nourriture disputée, les os écharnés et les viandes gâtées jetés à sa faim... et l'éternelle, patiente, torturante exploitation d'un pauvre être sans défense. «Non, n'écoute plus, va-t-en!...» Mais ce cri qui était sur mes lèvres, je le réprimai:

—Approchez-vous un peu, ma petite... commanda la vieille... On dirait que vous avez peur de moi... Allons... n'ayez plus peur de moi... approchez-vous... Comme c'est curieux... il me semble que vous êtes déjà moins laide... Déjà je m'habitue à votre visage...

Louise s'approcha lentement, les membres raidis, diligente à ne heurter aucune chaise, aucun meuble... s'efforçant de marcher avec élégance, la pauvre créature!... Mais, à peine fut-elle près de la vieille que celle-ci la repoussa avec une grimace.

—Mon Dieu! cria-t-elle... mais qu'est-ce que vous avez?... Pourquoi sentez-vous mauvais, comme ça?... vous avez donc de la pourriture dans le corps?... C'est affreux!... c'est à ne pas croire... Jamais quelqu'un n'a senti, comme vous sentez... Vous avez donc un cancer dans le nez... dans l'estomac, peut-être?...