—Faut donc crever... nom de Dieu!...

Le malheur vint. Quatre jours après, la femme eut une fausse couche—une fausse couche?—et mourut en d'affreuses douleurs d'une péritonite.

Et quand l'homme eut terminé son récit, il me dit:

—Ainsi, me voilà tout seul, maintenant. Je n'ai plus de femme, plus d'enfant, plus rien. J'ai bien songé à me venger... oui, j'ai songé longtemps à tuer ces trois enfants qui jouaient sur la pelouse... Je ne suis pas méchant pourtant, je vous assure, et pourtant, les trois enfants de cette femme, je vous le jure, je les aurais étranglés avec une joie..., une joie!... Ah! oui... Et puis, je n'ai pas osé... Qu'est-ce que vous voulez? On a peur... on est lâche... on n'a de courage que pour souffrir!

XVI

24 novembre.

Aucune lettre de Joseph. Sachant combien il est prudent, je ne suis pas trop étonnée de son silence, mais j'en souffre un peu. Certes, Joseph n'ignore point qu'avant de nous être distribuées les lettres passent par Madame, et, sans doute, il ne veut pas s'exposer et m'exposer à ce qu'elles soient lues ou seulement que le fait qu'il m'écrive soit méchamment commenté par Madame. Pourtant, lui qui a tant de ressources dans l'esprit, j'aurais cru qu'il eût trouvé le moyen de me donner de ses nouvelles... Il doit rentrer demain matin. Rentrera-t-il?... Je ne suis pas sans inquiétudes... et mon cerveau marche, marche... Pourquoi aussi n'a-t-il pas voulu que je connusse son adresse à Cherbourg?... Mais je ne veux pas penser à tout cela qui me brise la tête et me donne la fièvre.

Ici, rien, sinon moins d'événements toujours et plus de silence encore. C'est le sacristain qui, par amitié, remplace Joseph. Chaque jour, ponctuellement, il vient faire le pansage des chevaux et surveiller les châssis. Impossible de lui tirer une seule parole. Il est plus muet, plus méfiant, plus louche d'allures que Joseph. Il est plus vulgaire aussi, et il n'a pas sa grandeur et sa force... Je le vois très peu et seulement quand j'ai un ordre à lui transmettre... Un drôle de type aussi, celui-là!... L'épicière m'a raconté qu'il avait, étant jeune, étudié pour être prêtre et qu'on l'avait chassé du séminaire à cause de son indélicatesse et de son immoralité.—Ne serait-ce pas lui qui a violé la petite Claire dans le bois?... Depuis, il a essayé un peu de tous les métiers. Tantôt pâtissier, tantôt chantre au lutrin, tantôt mercier ambulant, clerc de notaire, domestique, tambour de ville, adjudicataire du marché, employé chez l'huissier, il est depuis quatre ans sacristain. Sacristain, c'est être encore un peu curé. Il a, du reste, toutes les manières visqueuses et rampantes des cloportes ecclésiastiques... Bien sûr qu'il ne doit pas reculer devant les plus sales besognes... Joseph a le tort d'en faire son ami... Mais est-il son ami?... N'est-il pas plutôt son complice?

Madame a la migraine... Il paraît que cela lui arrive régulièrement tous les trois mois. Durant deux jours, elle reste enfermée, rideaux tirés, sans lumière, dans sa chambre où seule Marianne a le droit de pénétrer... Elle ne veut pas de moi... La maladie de Madame, c'est du bon temps pour Monsieur... Monsieur en profite... Il ne quitte plus la cuisine... Tantôt, je l'ai surpris qui en sortait, la face très rouge, la culotte encore toute déboutonnée. Ah! je voudrais bien les voir, Marianne et lui... Cela doit vous dégoûter de l'amour pour jamais...

Le capitaine Mauger qui ne me parle plus et me lance, derrière la haie, des regards furieux, s'est remis avec sa famille, du moins avec l'une de ses nièces, qui est venue s'installer chez lui... Elle n'est pas mal: une grande blonde, avec un nez trop long, mais fraîche et bien faite... Au dire des gens, c'est elle qui tiendra la maison et qui remplacera Rose dans le lit du capitaine. De cette façon, les saletés ne sortiront plus de la famille.