Quant à Mme Gouin, la mort de Rose aurait pu être un coup pour ses matinées du dimanche. Elle a compris qu'elle ne pouvait pas rester sans un grand premier rôle. Maintenant, c'est cette peste de mercière qui mène le branle des potins et qui se charge d'entretenir les filles du Mesnil-Roy dans l'admiration et dans la propagande des talents clandestins de cette infâme épicière. Hier dimanche, je suis allée chez elle. C'était fort brillant... toutes étaient là. On y a très peu parlé de Rose, et quand j'ai raconté l'histoire des testaments, ç'a été un éclat de rire général. Ah! le capitaine avait raison quand il me disait: «Tout se remplace.»... Mais la mercière n'a pas l'autorité de Rose, car c'est une femme sur qui, au point de vue des moeurs, il n'y a malheureusement rien à dire.

Avec quelle hâte j'attends Joseph!... Avec quelle impatience nerveuse j'attends le moment de savoir ce que je dois espérer ou craindre de la destinée!... Je ne puis plus vivre ainsi. Jamais je n'ai été autant écoeurée de cette existence médiocre que je mène, de ces gens que je sers, de tout ce milieu de mornes fantoches où, de jour en jour, je m'abêtis davantage. Si je n'avais, pour me soutenir, l'étrange sentiment, qui donne à ma vie actuelle un intérêt nouveau et puissant, je crois que je ne tarderais pas à sombrer, moi aussi, dans cet abîme de sottises et de vilenies que je vois s'élargir de plus en plus autour de moi... Ah! que Joseph réussisse ou non, qu'il change ou ne change pas d'idée sur moi, ma résolution est prise; je ne veux plus rester ici... Encore quelques heures, encore toute une nuit d'anxiété... et je serai enfin fixée sur mon avenir.

Cette nuit, je vais la passer à remuer encore d'anciens souvenirs, pour la dernière fois peut-être. C'est le seul moyen que j'aie de ne pas trop penser aux inquiétudes du présent, de ne pas trop me casser la tête aux chimères de demain. Au fond, ces souvenirs m'amusent, et ils renforcent mon mépris. Quelles singulières et monotones figures, tout de même, j'ai rencontrées sur ma route de servage!... Quand je les revois, par la pensée, elles ne me font pas l'effet d'être réellement vivantes. Elles ne vivent, du moins, elles ne donnent l'illusion de vivre, que par leurs vices... Enlevez-leur ces vices qui les soutiennent comme les bandelettes soutiennent les momies... et ce ne sont même plus des fantômes, ce n'est plus que de la poussière, de la cendre... de la mort..

Ah! par exemple, c'était une fameuse maison celle où, quelques jours après avoir refusé d'aller chez le vieux monsieur de province, je fus adressée, avec toutes sortes de références admirables, par Mme Paulhat-Durand. Des maîtres tout jeunes, sans bêtes ni enfants, un intérieur mal tenu, sous le chic apparent des meubles et la lourde somptuosité des décors... Du luxe et plus encore de coulage... Un simple coup d'oeil en entrant et j'avais vu tout cela... j'avais vu, parfaitement vu, à qui j'avais affaire. C'était le rêve, quoi! J'allais donc oublier là toutes mes misères, et M. Xavier que j'avais souvent encore dans la peau, la petite canaille... et les bonnes soeurs de Neuilly... et les stations crevantes dans l'antichambre du bureau de placement, et les longs jours d'angoisse et les longues nuits de solitude ou de crapule...

J'allais donc m'arranger une existence douce, de travail facile et de profits certains. Tout heureuse de ce changement, je me promis de corriger les fantaisies trop vives de mon caractère, de réprimer les élans fougueux de ma franchise, afin de rester longtemps, longtemps, dans cette place. En un clin d'oeil, mes idées noires disparurent et ma haine des bourgeois, comme par enchantement, s'envola. Je redevins d'une gaieté folle et trépidante, et, reprise d'un violent amour de la vie, je trouvai que les maîtres ont du bon, quelquefois... Le personnel n'était pas nombreux, mais de choix: une cuisinière, un valet de chambre, un vieux maître d'hôtel et moi... Il n'y avait pas de cocher, les maîtres ayant, depuis peu, supprimé l'écurie et se servant de voitures de grande remise... Nous fûmes amis tout de suite. Le soir même, ils arrosèrent ma bienvenue d'une bouteille de vin de Champagne.

—Mazette!... fis-je en battant des mains... on se met bien, ici.

Le valet de chambre sourit, agita en l'air musicalement un trousseau de clés. Il avait les clés de la cave; il avait les clés de tout. C'était l'homme de confiance de la maison...

—Vous me les prêterez, dites? demandai-je, en manière de rigolade.

Il répondit, en me décochant un regard tendre:

—Oui, si vous êtes chouette avec Bibi... Il faudra être chouette avec Bibi...