Ah! c'était un chic homme et qui savait parler aux femmes... Il s'appelait William... Quel joli nom!...
Durant le repas qui se prolongea, le vieux maître d'hôtel ne dit pas un mot, but beaucoup, mangea beaucoup. On ne faisait pas attention à lui, et il semblait un peu gâteux. Quant à William, il se montra charmant, galant, empressé, me fit sous la table des agaceries délicates, m'offrit, au café, des cigarettes russes dont il avait ses poches pleines... Puis m'attirant vers lui—j'étais un peu étourdie par le tabac, un peu grise aussi et toute défrisée—il m'assit sur ses genoux, et me souffla dans l'oreille des choses d'un raide... Ah! ce qu'il était effronté!
Eugénie, la cuisinière, ne paraissait pas scandalisée de ces propos et de ces jeux. Inquiète, rêveuse, elle tendait sans cesse le cou vers la porte, dressait l'oreille au moindre bruit comme si elle eût attendu quelqu'un et, l'oeil tout vague, elle lampait, coup sur coup, de pleins verres de vin... C'était une femme d'environ quarante-cinq ans, avec une forte poitrine, une bouche large aux lèvres charnues, sensuelles, des yeux langoureux et passionnés, un air de grande bonté triste. Enfin, du dehors, on frappa quelques coups discrets à la porte de service. Le visage d'Eugénie s'illumina; elle se leva d'un bond, alla ouvrir... Je voulus reprendre une position plus convenable, n'étant pas au fait des habitudes de l'office, mais William m'enlaça plus fort, et me retint contre lui, d'une solide étreinte...
—Ce n'est rien, fit-il, calmement... c'est le petit.
Pendant ce temps, un jeune homme entrait, presque un enfant. Très mince, très blond, très blanc de peau, sous une ombre de barbe—dix-huit ans à peine—, il était joli comme un amour. Il portait un veston tout neuf, élégant, qui dessinait son buste svelte et gracile, une cravate rose... C'était le fils des concierges de la maison voisine. Il venait, paraît-il, tous les soirs... Eugénie l'adorait, en était folle. Chaque jour, elle mettait de côté, dans un grand panier, des soupières pleines de bouillon, de belles tranches de viande, des bouteilles de vin, de gros fruits et des gâteaux que le petit emportait à ses parents.
—Pourquoi viens-tu si tard, ce soir? demanda Eugénie.
Le petit s'excusa d'une voix traînante:
—A fallu que j'garde la loge... maman faisait une course...
—Ta mère... ta mère... Ah! mauvais sujet, est-ce vrai au moins?...
Elle soupira et, ses yeux dans les yeux de l'enfant, les deux mains appuyées à ses épaules, elle débita d'un ton dolent: