Ce qui m'a rendue le plus malheureuse, c'est que j'ai vu une coïncidence entre la mort de ma mère... et le meurtre du petit furet. J'ai pensé que c'était là une punition du ciel, et que ma mère ne serait peut-être pas morte si je n'avais pas obligé le capitaine à tuer le pauvre Kléber... J'ai eu beau me répéter que ma mère était morte avant le furet... Rien n'y a fait... et cette idée m'a poursuivie, toute la journée, comme un remords...

J'aurais bien voulu partir... Mais Audierne, c'est si loin... au bout du monde, quoi!... Et je n'ai pas d'argent... Quand je toucherai les gages de mon premier mois, il faudra que je paie le bureau; je ne pourrai même pas rembourser les quelques petites dettes contractées durant les jours où j'ai été sur le pavé...

Et puis, à quoi bon partir?... Mon frère est au service sur un bateau de l'État, en Chine, je crois, car voilà bien longtemps qu'on n'a reçu de ses nouvelles... Et ma soeur Louise?... Où est-elle maintenant?... Je ne sais pas... Depuis qu'elle nous quitta, pour suivre Jean le Duff à Concarneau, on n'a plus entendu parler d'elle... Elle a dû rouler, par ci, par là, le diable sait où!... Elle est peut-être en maison; elle est peut-être morte, elle aussi. Et peut-être aussi que mon frère est mort...

Oui, pourquoi irais-je là-bas?... A quoi cela m'avancerait-il?... Je n'y ai plus personne, et ma mère n'a rien laissé, pour sûr... Les frusques et les quelques meubles qu'elle possédait ne paieront pas certainement l'eau-de-vie qu'elle doit...

C'est drôle, tout de même... Tant qu'elle vivait, je ne pensais presque jamais à elle... je n'éprouvais pas le désir de la revoir... Je ne lui écrivais qu'à mes changements de place, et seulement pour lui donner mon adresse... Elle m'a tant battue... j'ai été si malheureuse avec elle, qui était toujours ivre!... Et d'apprendre, tout d'un coup, qu'elle est morte, voilà que j'ai l'âme en deuil, et que je me sens plus seule que jamais...

Et je me rappelle mon enfance avec une netteté singulière... Je revois tout des êtres et des choses parmi lesquels j'ai commencé le dur apprentissage de la vie... Il y a vraiment trop de malheur d'un côté, trop de bonheur de l'autre... Le monde n'est pas juste.

Une nuit, je me souviens—j'étais bien petite, pourtant—je me souviens que nous fûmes réveillés en sursaut par la corne du bateau de sauvetage. Oh! ces appels dans la tourmente et dans la nuit, qu'ils sont lugubres!... Depuis la veille, le vent soufflait en tempête; la barre du port était toute blanche et furieuse; quelques chaloupes seulement avaient pu rentrer... Les autres, les pauvres autres se trouvaient sûrement en péril...

Sachant que le père pêchait dans les parages de l'île de Sein, ma mère ne s'inquiétait pas trop... Elle espérait qu'il avait relâché au port de l'île, comme cela était arrivé, tant de fois... Cependant, en entendant la corne du bateau de sauvetage, elle se leva toute tremblante et très pâle... m'enveloppa à la hâte d'un gros châle de laine et se dirigea vers le môle... Ma soeur Louise, qui était déjà grande, et mon frère plus petit la suivaient, criant:

—Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!...

Et elle aussi criait: