—Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!...
Les ruelles étaient pleines de monde: des femmes, des vieux, des gamins. Sur le quai, où l'on entendait gémir les bateaux, se hâtaient une foule d'ombres effarées. Mais, on ne pouvait tenir sur le môle à cause du vent trop fort, surtout à cause des lames qui, s'abattant sur la chaussée de pierre, la balayaient de bout en bout, avec des fracas de canonnade.... Ma mère prit la sente... «Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!»... prit la sente qui contourne l'estuaire jusqu'au phare... Tout était noir sur la terre, et sur la mer, noire aussi, de temps en temps, au loin, dans le rayonnement de la lumière du phare, d'énormes brisants, des soulèvements de vagues blanchissaient... Malgré les secousses... «Ah! sainte Vierge!... ah! nostre Jésus!»... malgré les secousses et en quelque sorte bercée par elles, malgré le vent et en quelque sorte étourdie par lui, je m'endormis dans les bras de ma mère... Je me réveillai dans une salle basse, et je vis, entre des dos sombres, entre des visages mornes, entre des bras agités, je vis, sur un lit de camp, éclairé par deux chandelles, un grand cadavre... «Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!»... un cadavre effrayant, long et nu, tout rigide, la face broyée, les membres rayés de balafres saignantes, meurtris de taches bleues... C'était mon père...
Je le vois encore... Il avait les cheveux collés au crâne, et, dans les cheveux, des goémons emmêlés qui lui faisaient comme une couronne... Des hommes étaient penchés sur lui, frottaient sa peau avec des flanelles chaudes, lui insufflaient de l'air par la bouche... Il y avait le maire... il y avait M. le recteur... il y avait le capitaine des douanes... il y avait le gendarme maritime... J'eus peur, je me dégageai de mon châle, et, courant entre les jambes de ces hommes, sur les dalles mouillées, je me mis à crier, à appeler papa... à appeler maman... Une voisine m'emporta...
C'est à partir de ce moment que ma mère s'adonna, avec rage, à la boisson. Elle essaya bien, les premiers temps, de travailler dans les sardineries, mais, comme elle était toujours ivre, aucun de ses patrons ne voulut la garder. Alors, elle resta chez elle à s'enivrer, querelleuse et morne; et quand elle était pleine d'eau-de-vie, elle nous battait... Comment se fait-il qu'elle ne m'ait pas tuée?...
Moi, je fuyais la maison, tant que je le pouvais. Je passais mes journées à gaminer sur le quai, à marauder dans les jardins, à barboter dans les flaques, aux heures de la marée basse... Ou bien, sur la route de Plogoff, au fond d'un dévalement herbu, abrité du vent de mer et garni d'arbustes épais, je polissonnais avec les petits garçons, parmi les épines blanches... Quand je rentrais le soir, il m'arrivait de trouver ma mère étendue sur le carreau en travers du seuil, inerte, la bouche salie de vomissements, une bouteille brisée dans la main... Souvent, je dus enjamber son corps... Ses réveils étaient terribles... Une folie de destruction l'agitait... Sans écouter mes prières et mes cris, elle m'arrachait du lit, me poursuivait, me piétinait, me cognait aux meubles, criant:
—Faut que j'aie ta peau!... Faut que j'aie ta peau!...
Bien des fois, j'ai cru mourir...
Et puis elle se débaucha, pour gagner de quoi boire. La nuit, toutes les nuits, on entendit des coups sourds, frappés à la porte de notre maison... Un matelot entrait, emplissant la chambre d'une forte odeur de salure marine et de poisson... Il se couchait, restait une heure et repartait... Et un autre venait après, se couchait aussi, restait une heure encore et repartait... Il y eut des luttes, de grandes clameurs effrayantes dans le noir de ces abominables nuits, et, plusieurs fois, les gendarmes intervinrent...
Des années s'écoulèrent pareilles... On ne voulait de moi nulle part, ni de ma soeur, ni de mon frère... On s'écartait de nous dans les ruelles. Les honnêtes gens nous chassaient, à coups de pierre, des maisons où nous allions, tantôt marauder, tantôt mendier... Un jour, ma soeur Louise, qui faisait, elle aussi, une sale noce avec les matelots, s'enfuit... Et ce fut ensuite mon frère qui s'engagea mousse... Je restai seule avec ma mère...
A dix ans, je n'étais plus chaste. Initiée par le triste exemple de maman à ce que c'est que l'amour, pervertie par toutes les polissonneries auxquelles je me livrais avec les petits garçons, je m'étais développée physiquement très vite... Malgré les privations et les coups, mais sans cesse au grand air de la mer, libre et forte, j'avais tellement poussé, qu'à onze ans je connaissais les premières secousses de la puberté... Sous mon apparence de gamine, j'étais presque femme...