A douze ans, j'étais femme, tout à fait... et plus vierge... Violée? Non, pas absolument... Consentante? Oui, à peu près... du moins dans la mesure où le permettaient l'ingénuité de mon vice et la candeur de ma dépravation... Un dimanche, après la grand'messe, le contre-maître d'une sardinerie, un vieux, aussi velu, aussi mal odorant qu'un bouc, et dont le visage n'était qu'une broussaille sordide de barbe et de cheveux, m'entraîna sur la grève, du côté de Saint-Jean. Et là, dans une cachette de la falaise, dans un trou sombre du rocher où les mouettes venaient faire leur nid... où les matelots cachaient quelquefois les épaves trouvées en mer... là sur un lit de goémon fermenté, sans que je me sois refusée ni débattue... il me posséda... pour une orange!... Il s'appelait d'un drôle de nom: M. Cléophas Biscouille...

Et voilà une chose incompréhensible, dont je n'ai trouvé l'explication dans aucun roman. M. Biscouille était laid, brutal, repoussant... Et outre, les quatre ou cinq fois qu'il m'attira dans le trou noir du rocher, je puis dire qu'il ne me donna aucun plaisir; au contraire. Alors, quand je repense à lui—et j'y pense souvent—comment se fait-il que ce ne soit jamais pour le détester et pour le maudire? A ce souvenir, que j'évoque avec complaisance, j'éprouve comme une grande reconnaissance... comme une grande tendresse et aussi, comme un regret véritable de me dire que, plus jamais, je ne reverrai ce dégoûtant personnage, tel qu'il était sur le lit de goémon...

A ce propos, qu'on me permette d'apporter ici, si humble que je sois, ma contribution personnelle à la biographie des grands hommes....

M. Paul Bourget était l'intime ami et le guide spirituel de la comtesse Fardin, chez qui, l'année dernière, je servais comme femme de chambre. J'entendais dire toujours que lui seul connaissait, jusque dans le tréfonds, l'âme si compliquée des femmes... Et bien des fois, j'avais eu l'idée de lui écrire, afin de lui soumettre ce cas de psychologie passionnelle... Je n'avais pas osé... Ne vous étonnez pas trop de la gravité de telles préoccupations. Elles ne sont point coutumières aux domestiques, j'en conviens. Mais, dans les salons de la comtesse, on ne parlait jamais que de psychologie... C'est un fait reconnu que notre esprit se modèle sur celui de nos maîtres, et ce qui se dit au salon se dit également à l'office. Le malheur était que nous n'eussions pas à l'office un Paul Bourget, capable d'élucider et de résoudre les cas de féminisme que nous y discutions... Les explications de monsieur Jean lui-même ne me satisfaisaient pas...

Un jour, ma maîtresse m'envoya porter une lettre «urgente», à l'illustre maître. Ce fut lui qui me remit la réponse... Alors je m'enhardis à lui poser la question qui me tourmentait, en mettant, toutefois, sur le compte d'une amie, cette scabreuse et obscure histoire... M. Paul Bourget me demanda:

—Qu'est-ce que c'est que votre amie? Une femme du peuple?... Une pauvresse, sans doute?...

—Une femme de chambre, comme moi, illustre maître.

M. Bourget eut une grimace supérieure, une moue de dédain. Ah sapristi! il n'aime pas les pauvres.

—Je ne m'occupe pas de ces âmes-là, dit-il... Ce sont de trop petites âmes... Ce ne sont même pas des âmes... Elles ne sont pas du ressort de ma psychologie...

Je compris que, dans ce milieu, on ne commence à être une âme qu'à partir de cent mille francs de rentes...