Ce n'est pas comme M. Jules Lemaître, un familier de la maison, lui aussi, qui, sur la même interrogation, répondit, en me pinçant la taille, gentiment:

—Eh bien, charmante Célestine, votre amie est une bonne fille, voilà tout. Et si elle vous ressemble, je lui dirais bien deux mots, vous savez... hé!... hé!... hé!...

Lui, du moins, avec sa figure de petit faune bossu et farceur, il ne faisait pas de manières... et il était bon enfant... Quel dommage qu'il soit tombé dans les curés!...

Avec tout cela, je ne sais ce que je serais devenue dans cet enfer d'Audierne, si les Petites Soeurs de Pontcroix, me trouvant intelligente et gentille, ne m'avaient recueillie par pitié. Elles n'abusèrent pas de mon âge, de mon ignorance, de ma situation difficile et honnie pour se servir, de moi, pour me séquestrer, à leur profit, comme il arrive souvent dans ces sortes de maisons, qui poussent l'exploitation humaine jusqu'au crime... C'étaient de pauvres petits êtres candides, timides, charitables, et qui n'étaient pas riches, et qui n'osaient même pas tendre la main aux passants, ni mendier dans les maisons... Il y avait, quelquefois, chez elles, bien de la misère, mais on s'arrangeait comme on pouvait... Et au milieu de toutes les difficultés de vivre, elles n'en continuaient pas moins d'être gaies et de chanter sans cesse, comme des pinsons... Leur ignorance de la vie avait quelque chose d'émouvant, et qui me tire les larmes, aujourd'hui, que je puis mieux comprendre leur bonté infinie, et si pure...

Elles m'apprirent à lire, à écrire, à coudre, à faire le ménage, et, quand je fus à peu près instruite de ces choses nécessaires, elles me placèrent, comme petite bonne, chez un colonel en retraite qui venait, tous les étés, avec sa femme et ses deux filles, dans une espèce de petit château délabré, près de Comfort... De braves gens, certes, mais si tristes, si tristes!... Et maniaques!... Jamais sur leur visage un sourire, ni une joie sur leurs vêtements, qui restaient obstinément noirs... Le colonel avait fait installer un tour sous les combles, et là, toute la journée, seul, il tournait des coquetiers de buis, ou bien, ces billes ovales, qu'on appelle des «oeufs», et qui servent aux ménagères à ravauder leurs bas. Madame rédigeait placets sur placets, pétitions sur pétitions, afin d'obtenir un bureau de tabac. Et les deux filles, ne disant rien, ne faisant rien, l'une, avec un bec de canard, l'autre avec une face de lapin, jaunes et maigres, anguleuses et fanées, se desséchaient sur place, ainsi que deux plantes à qui tout manque, le sol, l'eau, le soleil... Ils m'ennuyèrent énormément... Au bout de huit mois, je les envoyai promener, par un coup de tête que j'ai regretté...

Mais quoi!... J'entendais Paris respirer et vivre autour de moi... Son haleine m'emplissait le coeur de désirs nouveaux. Bien que je ne sortisse pas souvent, j'avais admiré avec un prodigieux étonnement, les rues, les étalages, les foules, les palais, les voitures éclatantes, les femmes parées... Et quand, le soir, j'allais me coucher au sixième étage, j'enviais les autres domestiques de la maison... et leurs farces que je trouvais charmantes... et leurs histoires qui me laissaient dans des surprises merveilleuses... Si peu de temps que je sois restée dans cette maison, j'ai vu là, le soir, au sixième, toutes les débauches, et j'en ai pris ma part, avec l'emportement, avec l'émulation d'une novice... Ah! que j'en ai nourri alors des espoirs vagues et des ambitions incertaines, dans cet idéal fallacieux du plaisir et du vice...

Hé oui!... On est jeune... on ne connaît rien de la vie... on se fait des imaginations et des rêves... Ah, les rêves! Des bêtises... J'en ai soupé, comme disait M. Xavier, un gamin joliment perverti, dont j'aurai à parler bientôt...

Et j'ai roulé... Ah! ce que j'ai roulé... C'est effrayant quand j'y songe...

Je ne suis pas vieille, pourtant, mais j'en ai vu des choses, de près... j'en ai vu des gens tout nus... Et j'ai reniflé l'odeur de leur linge, de leur peau, de leur âme... Malgré les parfums, ça ne sent pas bon... Tout ce qu'un intérieur respecté, tout ce qu'une famille honnête peuvent cacher de saletés, de vices honteux, de crimes bas, sous les apparences de la vertu... ah! je connais ça!.. Ils ont beau être riches, avoir des frusques de soie et de velours, des meubles dorés; ils ont beau se laver dans des machins d'argent et faire de la piaffe... je les connais!... Ça n'est pas propre... Et leur coeur est plus dégoûtant que ne l'était le lit de ma mère...

Ah! qu'une pauvre domestique est à plaindre, et comme elle est seule!... Elle peut habiter des maisons nombreuses, joyeuses, bruyantes, comme elle est seule, toujours!... La solitude, ce n'est pas de vivre seule, c'est de vivre chez les autres, chez des gens qui ne s'intéressent pas à vous, pour qui vous comptez moins qu'un chien, gavé de pâtée, ou qu'une fleur, soignée comme un enfant de riche... des gens dont vous n'avez que les défroques inutiles ou les restes gâtés: