Les premières révoltes calmées, la vie s'établit monotone, engourdissante et je finis par m'y habituer peu à peu, sans trop en souffrir moralement. Jamais il ne vient personne ici; on dirait d'une maison maudite. Et, en dehors des menus incidents domestiques que j'ai contés, jamais il ne se passe rien... Tous les jours sont pareils, et toutes les besognes, et tous les visages... C'est l'ennui dans la mort... Mais, je commence à être tellement abrutie, que je m'accommode de cet ennui, comme si c'était une chose naturelle. Même, d'être privée d'amour, cela ne me gêne pas trop, et je supporte sans trop de douloureux combats cette chasteté à laquelle je suis condamnée, à laquelle, plus tôt, je me suis condamnée, car j'ai renoncé à Monsieur, j'ai plaqué Monsieur définitivement. Monsieur m'embête, et je lui en veux de m'avoir, par lâcheté, débinée si grossièrement devant Madame... Ce n'est point qu'il se résigne ou qu'il me lâche. Au contraire... il s'obstine à tourner autour de moi, avec des yeux de plus en plus ronds, une bouche de plus en plus baveuse. Suivant une expression que j'ai lue dans je ne sais plus quel livre, c'est toujours vers mon auge qu'il mène s'abreuver les cochons de son désir...

Maintenant que les jours raccourcissent, Monsieur se tient, avant le dîner, dans son bureau, où il fait le diable sait quoi, par exemple... où il occupe son temps à remuer sans raison de vieux papiers, à pointer des catalogues de graines et des réclames de pharmacie, à feuilleter, d'un air distrait, de vieux livres de chasse... Il faut le voir, quand j'entre, à la nuit, pour fermer ses persiennes ou surveiller son feu. Alors, il se lève, tousse, éternue, s'ébroue, se cogne aux meubles, renverse des objets, tâche d'attirer, d'une façon stupide, mon attention... C'est à se tordre... Je fais semblant de ne rien entendre, de ne rien comprendre à ses singeries puériles, et je m'en vais, silencieuse, hautaine, sans plus le regarder que s'il n'était pas là...

Hier soir, cependant, nous avons échangé les courtes paroles que voici:

—Célestine!...

—Monsieur désire quelque chose?...

—Célestine!... Vous êtes méchante avec moi... Pourquoi êtes-vous méchante avec moi?

—Mais, Monsieur sait bien que je suis une roulure...

—Voyons...

—Une sale fille...

—Voyons... voyons...