—Que j'ai de mauvaises maladies...

—Mais, nom d'un chien, Célestine!... Voyons, Célestine... Écoutez-moi...

—Merde!...

Ma foi, oui!... j'ai lâché cela, carrément... J'en ai assez... Ça ne m'amuse plus de lui mettre, par mes coquetteries, la tête et le coeur à l'envers...

Rien ne m'amuse ici... Et le pire, c'est que rien, non plus, ne m'y embête... Est-ce l'air de ce sale pays, le silence de la campagne, la nourriture trop lourde et grossière?... Une torpeur m'envahit, qui n'est pas d'ailleurs sans charme... En tout cas, elle émousse ma sensibilité, engourdit mes rêves, m'aide à mieux endurer les insolences et les criailleries de Madame... Grâce à elle aussi, j'éprouve un certain contentement à bavarder, le soir, des heures, avec Marianne et Joseph, cet étrange Joseph qui, décidément, ne sort plus et semble prendre plaisir à rester avec nous... L'idée que Joseph est, peut-être, amoureux de moi, eh bien cela me flatte... Mon Dieu, oui... j'en suis là... Et puis, je lis, je lis... des romans, des romans et encore des romans... J'ai relu du Paul Bourget... Ses livres ne me passionnent plus comme autrefois, même ils m'assomment, et je juge qu'ils sont faux et en toc... Ils sont conçus dans cet état d'âme que je connais bien pour l'avoir éprouvé quand, éblouie, fascinée, je pris contact avec la richesse et avec le luxe... J'en suis revenue, aujourd'hui... et ils ne m'épatent plus... Ils épatent toujours Paul Bourget... Ah! je ne serais plus assez niaise pour lui demander des explications psychologiques, car, mieux que lui, je sais ce qu'il y a derrière une portière de salon et sous une robe de dentelles...

Ce à quoi je ne puis m'habituer, c'est de ne point recevoir de lettres de Paris. Tous les matins, lorsque vient le facteur, j'ai au coeur, comme un petit déchirement, à me savoir si abandonnée de tout le monde; et c'est par là que je mesure le mieux l'étendue de ma solitude... En vain, j'ai écrit à mes anciennes camarades, à monsieur Jean surtout, des lettres pressantes et désolées; en vain, je les ai suppliés de s'occuper de moi, de m'arracher de mon enfer, de me trouver, à Paris, une place quelconque, si humble soit-elle... Aucun, aucune ne me répond... Je n'aurais jamais cru à tant d'indifférence, à tant d'ingratitude...

Et cela me force à me raccrocher plus fortement à ce qui me reste; le souvenir et le passé. Souvenirs où, malgré tout, la joie domine la souffrance... passé qui me redonne l'espoir que tout n'est pas fini de moi, et qu'il n'est point vrai qu'une chute accidentelle soit la dégringolade irrémédiable... C'est pourquoi, seule dans ma chambre, tandis que, de l'autre côté de la cloison, les ronflements de Marianne me représentent les écoeurements du présent, je tâche à couvrir ce bruit ridicule du bruit de mes bonheurs anciens, et je ressasse passionnément ce passé, afin de reconstituer avec ses morceaux épars l'illusion d'un avenir, encore.

Justement, aujourd'hui, 6 octobre, voici une date pleine de souvenirs... Depuis cinq années que s'est accompli le drame que je veux conter, tous les détails en sont demeurés vivaces en moi. Il y a un mort dans ce drame, un pauvre petit mort, doux et joli, et que j'ai tué pour lui avoir donné trop de caresses et trop de joies, pour lui avoir donné trop de vie... Et, depuis cinq années qu'il est mort—mort de moi—ce sera la première fois que, le 6 octobre, je n'irai point porter sur sa tombe les fleurs coutumières... Mais ces fleurs, que je n'irai point porter sur sa tombe, j'en ferai un bouquet plus durable et qui ornera, et qui parfumera sa mémoire chérie mieux que les fleurs de cimetière, le coin de terre où il dort... Car les fleurs dont sera composé le bouquet que je lui ferai, j'irai les cueillir, une à une, dans le jardin de mon coeur... dans le jardin de mon coeur où ne poussent pas que les fleurs mortelles de la débauche, où éclosent aussi les grands lys blancs de l'amour...

C'était un samedi, je me souviens... Au bureau de placement de la rue du Colisée où, depuis huit jours, je venais régulièrement, chaque matinée, chercher une place, on me présenta à une vieille dame en deuil. Jamais, jusqu'ici, je n'avais rencontré visage plus avenant, regards plus doux, manières plus simples, jamais je n'avais entendu plus entraînantes paroles... Elle m'accueillit avec une grande politesse qui me fit chaud au coeur.

—Mon enfant, me dit-elle, Mme Paulhat-Durand (c'était la placeuse) m'a fait de vous le meilleur éloge... Je crois que vous le méritez, car vous avez une figure intelligente, franche et gaie, qui me plaît beaucoup. J'ai besoin d'une personne de confiance et de dévouement... De dévouement!... Ah! je sais que je demande là une chose bien difficile... car, enfin, vous ne me connaissez pas et vous n'avez aucune raison de m'être dévouée... Je vais vous expliquer dans quelles conditions je me trouve... Mais ne restez pas debout, mon enfant... venez vous asseoir près de moi...