Au moindre mot qui frise l'esprit, il se pâme comme à la fois Armande, Bélise et Philaminte à l'audition des vers de Trissotin,—c'est lui-même un Trissotin, un écœurant Trissotin... un Trissotin doublé de Bazile. Quelle verve il déploie! il cite les éditions les plus rares, parle avec tendresse des chefs-d'œuvre de l'art typographique, verse des larmes de crocodile sur les malheurs de nos Bibliothèques publiques; en un mot, il cause de tout et sur tout, ose même parler de ses bonnes fortunes sur les quais... ses bonnes fortunes... à lui, le rustre! et revient enfin par d'habiles périphrases au livre qu'il implore!

Il ne tient pas en place. Il lui faut coûte que coûte lénifier le cœur qu'il bat en brèche par des éloges dissolvants.

«Ah! pardon, que vois-je, là, sur le rayon de votre bibliothèque, Dieu! le ravissant petit bijou!»

Et le voilà levé—il parcourt, furète, passe avec amour ses pattes sur ces livres qu'il convoite et qu'il déroberait s'il le pouvait.

«O le rarissime volume! l'admirable reliure! quel superbe portrait! ce sont de ces raretés, s'exclame-t-il avec passion, qui ont dû vous coûter, cher monsieur, bien des recherches et bien des fatigues. Il vous a fallu un goût et des connaissances étonnantes pour colliger de telles merveilles?»

Il ne tarit pas en douceurs, il jette son dernier atout, mais aussi le propriétaire se rengorge, dodeline de la tête et fait une agréable moue. Sa générosité va s'épanouir. Le rocher, déjà ébranlé, cède enfin?


Quand il sort, muni de sa proie, il semble si fier, si rayonnant, si joyeux, qu'on serait tenté de lui pardonner. C'est un des amoureux du livre, mais un amoureux brutal et presque criminel, il viole ce qu'il aime, sans attendre que ce qu'il aime se donne à lui; il est vil et bas quand il devrait être fier et porter le front haut comme tout vrai bibliophile, en un mot, il mendie quand il devrait attendre; et trop souvent, hélas! la misère le guette au passage pour le dépouiller un à un de tous ses volumes, qu'il bazarde à vil prix.

Quelle pénible existence que celle de ce misérable!—Valet de tous, il quémande chez les libraires comme les pauvres à la porte des grands restaurants, il fait patte de velours alors que souvent il voudrait griffer, il s'humilie devant les jeunes bien qu'il commence quelquefois à neiger sur son front, et, véritable Juif-errant, en quête de toutes les nouveautés, la fatigue lui est inconnue; il se produit partout, marche sans cesse, et semble immortel, car les hommes de génie l'ont rencontré, vivant spectre, à toutes les étapes de leur gloire. Bibliophiles, nos frères, ne criez pas à l'invraisemblance, l'original existe, tiré, par malheur, à de trop nombreuses éditions; regardez autour de vous, dans la marge de la vie, vous le verrez remplissant son sacerdoce avec plus de rage que de passion. Regardez ce Monsieur affairé qui vole on ne sait où; ses poches béantes sont bourrées comme un cabas de femme de ménage et renferment tout un monde: Livres, eaux-fortes, gravures, photographies—ce n'est pas un Bibliomane, c'est l'Homme rouge des bibliophiles, c'est le Quémandeur de livres qui passe.