Impatient! Daignez au moins écouter.
Le Bibliophile Z. passe tout son temps soit à la recherche de ses merles blancs, soit à la Nationale, soit dans des Académies savantes, soit encore au dîner des Helleno-Bibliognostes dont il est président.—Levé de très grand matin, il déjeune de Théocrite qu'il adore, puis, grand disciple de l'Ecole de Salerne et de Louis Cornaro, il soupe sobrement et le soir, à neuf heures, il se couvre le front, il soupire et s'endort.
Tout cela ne me dit pas?
De grâce, une minute! nous arrivons au fait.
Il y a trois ans, las de traduire et commenter Aristénète, Epicure et Athénée dans l'égoïsme du célibat, notre érudit, songea sérieusement au mariage et se résolut à prendre femme. Ses relations étendues, ses succès de savant, l'intégrité d'un nom ancien dans la robe lui firent trouver une frêle et exquise jeune fille, une adorable parisienne, fine, gaie, spirituelle jusqu'au bout des talons qui consentit à troquer sa fraîcheur contre un parchemin, à livrer sa jeunesse à cette longue racine grecque:—Mlle *** devint, pour tout dire, la rose de ce buisson.
Dans les premiers temps de cet hymen, Z. fut pour sa femme rempli de mille prévenances, de petits soins, d'effusion, je dirais presque d'amour, si je ne craignais de profaner ce mot; on eut dit qu'il subissait en quelque sorte l'influence d'une palingénésie intérieure. Il se montra tour à tour léger, galant, mondain, presque anacréontique; on le vit parcourir l'Italie avec sa toute gracieuse compagne, puis, de retour à Paris, fréquenter les soirées, la Comédie, l'Opéra,—que vous dirai-je? Z. ne fut réellement pas trop Grec dans ce charmant jeu du mariage;—sans oublier Minerve, mollement, il taquina Vénus; Mentor céda quelquefois la place à Télémaque, mais, hélas! au bout de quelques mois Télémaque disparut, les muscles de notre Bibliophile, habitués au calme salernitain s'énervèrent peu à peu; il redevint Mentor pour toujours.—L'Alpha, l'Oméga, l'Iota souscrit, hellénisèrent de nouveau son cerveau.—Mme Z. fut veuve.—Du vivant de son mari, l'étude enterra son époux.
La pauvre petite femme se désola tout d'abord, comme bien vous le pensez; abandonnée une partie du jour à elle-même, voyant, aux heures du dîner, son mari, plongé dans quelque vieux volume, lui adresser à peine certains menus propos; isolée dans sa chambre des soirées entières, la vie, à ses yeux, prit vite une teinte grise et horriblement monotone. Il lui fallait sortir à tout prix de ce milieu momifié; elle en sortit, se lança dans les fêtes mondaines et fut considérée par tous comme la plus heureuse et la plus élégante de nos parisiennes. Elle eut une cour de jeunes hommes brillants, corrects et fats qui papillonnèrent autour de sa lumineuse beauté, mais dans ce tourbillon artificiel, parmi les rires et les galanteries fades, madame Z. sentit mieux que jamais le vide de son existence; la solitude avait fait plus vaste son besoin d'aimer, les distractions extérieures ne purent calmer les vagues palpitations de son cœur, et un beau jour enfin, sa vertu dut capituler devant les attaques passionnées d'un bel Antinoüs au col puissant.—Il me faudrait tout un chapitre dans la manière ciselée des Dumas fils, des Flaubert ou des Zola pour vous décrire les phases sublimes de cet amour adultérin enveloppé de l'indifférence, ou plutôt, de la cécité homérique de notre Helléniste; mais je ne dois pas oublier que je vous raconte une historiette et que je ne fais pas un roman; j'arriverai donc de suite au point pathétique.—Madame Z. s'aperçut hélas! à ses dépens, que le bel Antinoüs, différent en cela de son mari, savait reproduire autre chose que des anciens textes; elle sentit ce que les Précieuses si ingénieuses dans leurs métaphores, nommaient: Le contre-temps de l'amour permis.
Lorsque cet incident ou accident se manifesta, le Bibliophile Z., le monstre! se trouvait n'avoir pas lu depuis plus d'un an, en compagnie de sa femme, les fameux préceptes du casuiste Sanchez: De Matrimonio. Vous jugez si la situation se montrait sombre et critique. Z. pouvait se révolter et traduire négativement le: Quem nuptiæ demonstrant.—Or, voici ce qu'il advint:
Un soir, après le tête à tête d'un fin dîner, dans lequel la truffe brune avait évaporé son arôme exquis, le Bibliophile Z. qui s'était retiré dans son cabinet de travail afin de se délasser dans la lecture des Philosophumena d'Origène fut mandé subitement chez sa femme.
Profondément attristé d'abandonner Origène pour son épouse, il se rendit d'assez mauvaise grâce à cette invitation et fut reçu dans cette même chambre à coucher dont l'ingrat n'avait pas franchi le seuil depuis si longtemps.