«Le Bibliophile sait choisir les livres, dit Nodier, le Bibliomane les entasse.—Le Bibliophile joint le livre au livre après l'avoir soumis à toutes les investigations de ses sens et de son intelligence, le Bibliomane entasse les livres les uns sur les autres sans les regarder. Le Bibliophile apprécie le livre; le Bibliomane le pèse ou le mesure.—Le Bibliophile procède avec une loupe et le Bibliomane avec une toise..., du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas.»

Entre le Bibliomane et le Bibliophile, il s'est produit un amateur d'un nouveau genre, et pour vous le présenter, si vous le voulez bien, procédons nous-même autrement:

Don Juan était-il amoureux de la femme pour la femme? Non, certes non, et qu'on n'aille pas crier au Paradoxe. Don Juan n'était qu'un habile catalogueur de femmes.—Séduire une femme, pour Don Juan, était-ce l'espoir de satisfaire une passion fiévreuse et véritable? était-ce le brûlant désir de posséder la frêle créature vers laquelle son cœur semblait s'être envolé? était-ce la recherche de l'idéal? Mon Dieu, non, mille fois non.

Don Juan était mu par un esprit machiavélique et froid, par un cœur marmoréen, plus froid que la statue du Commandeur; pour lui, séduire une femme, c'était ajouter un nom à sa liste, c'était le sot orgueil, la fatuité rassasiée, l'égoïsme chatouillé, la vanité qui sourit;—le type de Don Juan ne possède même pas l'excuse d'une âme artiste et inquiète comme ces bouillants Catalogueurs de femmes qui ont noms, au XVIIIe siècle, Restif de La Bretonne, Casanova de Seingalt et Choudard-Desforges.

M. M. X. Y. ou Z., que votre libraire vous cite avec enthousiasme, l'un pour acquérir tous les jolis volumes qui paraissent, quels qu'ils soient, l'autre pour payer un mauvais Romantique soixante-dix louis; celui-ci pour acheter au poids de l'or tel livre à scandale saisi d'hier, celui-là pour ramasser tous les exemplaires d'une édition à la veille d'être épuisée; M. M. X. Y. ou Z. sont-ils des Bibliophiles, c'est-à-dire des raffinés, des délicats du livre, des amoureux de la substance plutôt que de l'apparence? Nous ne craignons pas d'affirmer que non;—véritables Don Juans de la Bibliophilie, ce sont des Catalogueurs de Livres.

Le Catalogueur collectionne des volumes comme d'autres réunissent des fragments curieux de silex, de néphrite, de serpentine ou d'obsidienne; il a des livres comme on a des tentures, des meubles rares, des bronzes, des bibelots de toutes sortes. Avant même que de les ouvrir, il fait relier superbement ses brochures, il n'a pas de Bibliothèque, il n'a qu'une Tannerie. La Bruyère de nos jours serait, hélas! plus sévère qu'autrefois;—que son ombre nous guide, car, nous, son infime petit-fils, nous allons essayer notre verve sur quelques Catalogueurs pourtraicturés sur de bons patrons;—sois indulgent, ô bénévole lecteur de nos Caprices! si notre pinceau est parfois impuissant.

I

Richard vit retiré des affaires, dans le high-life parisien. Sa fortune est considérable, il a maison de ville et maison des champs. Ses valets sont du meilleur style, ses écuries citées comme modèles et ses chiens bien dressés. Ses maîtresses, par sérieux, tiennent à honneur de se dire siennes, lui, par gaillardise, tient à honneur d'afficher ses maîtresses. Richard possède une loge à l'Opéra et fréquente assidûment son club; il est arrivé à cet âge où l'ambition gravit un étage et du cœur monte à la tête, où, par contraste, les illusions dégringolent à l'entresol, et du cerveau vont au cœur.—Richard est bien de sa personne: a la tenue correcte d'un gentleman, il joint la rondeur ample d'un boursier bon enfant; en le voyant passer, de suite on songe à Monsieur Capital.

Par distraction, et encore plus par ce besoin inné d'occupations actives qui fouettent l'ennui, Richard s'est fait antiquaire: il raffole, dit-il, des choses du temps et raconte avec emphase qu'il a su réunir chez lui des beautés incomparables. On le voit à l'Hôtel des ventes, non loin de la tribune du commissaire-priseur; le portefeuille bien nourri, et prêt à subir l'assaut des enchères; sa voix grave d'homme d'affaires fait monter avec assurance les tableaux estimés des maîtres contemporains et un sourire d'orgueilleuse satisfaction éclaire son visage, lorsque, de groupes en groupes, son nom circule dans le public comme l'heureux possesseur d'une œuvre d'art. On dit de lui qu'il a le flair, et qu'il n'acquiert qu'à bon escient.—Il n'achète pas, il place son argent.

Richard cependant n'est pas pleinement satisfait; des désirs vagues le poussent à la Bibliomanie; il se repose des tableaux et se donne aux livres, ce sera sa seconde manière et il y restera fidèle.