Le voici chez un libraire à la mode, assis nonchalamment, la tête haute et gonflé d'importance. Il se fait initier, sans en avoir l'air, au dédale si compliqué de la Bibliographie et aux merveilles de la reliure; il contemple de luxueuses éditions des Baisers de Dorat, du Temple de Gnide et des Chansons de La Borde et se permet de critiquer les épreuves des gravures; il ne tolère, dit-il, que les: Avant la lettre, et il ajoute, que si Du Seuil, Capé, Lortic, Anguerrand, Padeloup ou Derôme n'ont pas orné ces ouvrages de maroquin du Levant, de tabis, de dentelles et de petits fers, ils ne sont pas dignes de reposer sur les tablettes d'ivoire de sa Bibliothèque. Richard dit tout cela mollement, en se dandinant et se renversant sur le dossier de sa chaise, ponctuant chaque parole d'une bouffée de son havane. Il maudit sourdement le libraire, conseiller dont il ne peut se passer, et le nomme cependant: «mon bon» avec une certaine familiarité qui n'est point dépourvue de rudesse.

Richard se jette à bourse pleine dans sa nouvelle passion, il y met autant de fougue, autant d'activité que s'il se lançait dans une opération commerciale d'un nouveau genre, il redevient très affairé et ne prend pas le loisir de contempler ni de digérer ses achats; d'immenses desiderata le provoquent sans cesse, il achète, il achète toujours, il achète encore, mais il ignore la douce joie de conquérir. La gloire des Mac-Carthy, des Didot, des Yeméniz, des Giraud, des Pixericourt, des Soleinne l'empêche de dormir. Il travaille avec opiniâtreté, non pas à combler les lacunes de son savoir, est-ce qu'il en a le temps! Il travaille à son grandiose monument, à sa célébrité, à son catalogue, à sa vente enfin.

Richard aura formé une Bibliothèque comme on forme un régiment. Il aura surveillé l'extérieur de ses soldats sans en connaître l'esprit. Il les enverra se faire décimer à la grande bataille de l'encan: Ite ad vendentes.—De tout cela, que lui restera-t-il? des connaissances superficielles, un nom cité dans les Brunet de l'avenir, un peu de gloire et beaucoup de vanité... autant en emporte le vent.

.... Richard est le Catalogueur in-folio, le Catalogueur à grandes marges; passons au Catalogueur d'un rang moins élevé, avant que d'arriver au petit Catalogueur, le plus modeste, mais non pas le moins fou.

II

Ni gras, ni maigre, grand, élancé, droit et empesé, les favoris au vent, le lorgnon d'écaille à califourchon sur un nez d'aigle, Placide est rempli de cette qualité banale et vague qu'on nomme distinction et qu'un homme d'esprit a désignée ainsi: la décoration des gens médiocres.—Sorti du collége, «fort en thême» il a pris ses inscriptions à la Faculté de droit, s'est rangé au quartier latin dans le groupe le plus à la mode des étudiants poseurs et a enfin honnêtement passé sa licence.

Placide a trente-cinq ou quarante ans; avocat à la Cour d'appel, avocat sans causes et pour cause, il se meut dans une petite aisance qui lui permet tout le confortable d'une vie douce et sans cahots. Dès son début dans le monde, il s'est appliqué au grave maintien de la haute magistrature, au bon ton de la noblesse, à la rigidité austère de la Robe, au dandysme sobre et sans éclat d'un Georges Brummell. Ses paroles sont lentes et reposées, il ne dit juste que ce qu'il faut, il sait écouter avec tout le sérieux d'un audiencier, sans que le coin de ses lèvres rasées trahisse la mobilité de ses sensations intérieures. Il rit rarement et n'a jamais dû pleurer; son œil bleu est le fidèle miroir de son âme de granit et ses mains gantées n'auraient pas le moindre frémissement en palpant le premier des livres imprimés: le Psautier in-folio de Mayence, donné en 1457 par Jean Fust et Pierre Schœffer.

Placide est cependant un Bibliophile, un Bibliophile bien coté sur la place, mais il semble s'être approprié cette pensée de Machiavel: «le monde appartient aux esprits froids.» Il a des livres, parce que cela fait bien dans son cabinet de bois noir aux tentures de nuance sombre, à côté des cartons verts veufs de dossiers. Il a des livres, parce qu'il a froidement calculé, que, si le cabriolet est plus utile au médecin que le savoir, l'étalage d'une nombreuse Bibliothèque, aux reliures jansénistes, frappe plus sûrement dans la demeure d'un avocat que toute la rhétorique de ses meilleurs arguments. Il a des livres, donc il est instruit, telle sera la logique de la veuve et de l'orphelin.—Post hoc ergo propter hoc.

Quels sont les ouvrages que collectionne Placide? Sont-ce les Codes, les Formulaires, les Institutes de Justinien, les Sources du Droit Romain, les œuvres de Procédure civile, les manuels du Juge taxateur, le Juris civilis Euchiridium et alia? assurément il ne saurait se passer des œuvres de jurisprudence qui doivent former le premier fonds de sa Bibliothèque, mais hélas! il ne possède même pas l'Esprit des lois! Dans son désir de paraître doctissime, il a réuni tous les volumes dont les titres seuls imposent le respect; voici sur les rayons vernis de ses armoires vitrées tous les latinistes édités par Burmann, Grævius et Gronovius, plus loin, les collections dites: Variorum et Ad usum Delphini; il a même mis côte à côte les ennuyeux poëtes latins des derniers siècles; Rapin, Commire-Vanière, Santeuil, Ménage, le Père Oudin et autres; puis, arrivent par bandes serrées et bibliographiquement mal disposées, les œuvres de Philosophie, de Métaphysique, de Mathématiques, d'Histoire, de Théologie et de Morale divine.—La Chimie de Boërhave heurte les Méditations de Descartes et le Traité de l'entendement humain de Locke; les Essais de morale de Nicole et les Réflexions de Bellegarde sur la Politesse du style, coudoient L'Art Héraldique et l'Hydrostatique ou la science du mouvement des eaux; un volume: De l'ambassadeur et de ses fonctions par Wiquefort se trouve appuyé aux Dix Livres de Vitruve par Perrault et quelques Notions d'Ostéologie et d'Anatomie comparée fraternisent avec la: Méthode pour étudier l'Histoire de Lenglet-Dufresnoy.

Placide a tout empilé dans son cabinet, il a le Traité du vrai mérite de Claville, mais il ne l'a pas lu. Le dos et les titres de ses livres seuls lui servent à l'ornementation de son intérieur, et, s'il eut osé, il aurait fait exécuter une bibliothèque en relief, dont les titres fixés sur du bois arrondi recouvert de cuir, lui en eussent dit tout autant. Ses volumes sont en parfait état, sans être néanmoins reliés à grands frais, ils sont propres et décents et n'ont certes pas le négligé et l'air brisé d'un livre trop souvent ouvert.—Dirons-nous à voix basse, que si Placide ne regarde jamais les livres qu'il achète, il lit en entier et d'un bout à l'autre ceux qu'il loue furtivement au cabinet de lecture le plus proche?—Dirons-nous qu'il dévore de temps à autre un roman en vogue, gras, usé par des mains humides d'émotion; pourquoi pas? Lorsqu'il commet ce méfait, il se cache; il se voilerait la face s'il venait à être découvert, lui si grave, si austère, si distingué, lui, ce diplomate en disponibilité, il pourrait être appelé: Bibliophile de cabinet de lecture! Dieu! il succomberait sous la honte, car alors on pourrait justement lui décocher cette épigramme composée jadis pour un de ses sosies: