Ce qu'apprend ou lit Théodore

N'a nul rapport à son devoir,

Mais en récompense, il n'ignore

Rien, que ce qu'il devrait sçavoir.

Quand, sur le tard, Placide sera arrivé à la position qu'il ambitionne, lorsque le sel et le poivre pimenteront sa chevelure, lorsqu'il sourira aux fins soupers et aux passions séniles qui demandent des excitants, lorsque les ballets et les maillots roses dérideront son froid facies, alors le vir bonus cessera d'être un Tartufe Bibliophile, un Catalogueur par avenir, un Bibliolathe et un Bibliotaphe; il se débarrassera sans émotion, sans amer regret, de tout ce fatras de volumes qu'il aura amassés pour la galerie. Ses livres lui auront servi de piédestal et il leur devra une reconnaissance bien acquise. Peut-être sera-t-il ingrat, peut-être aussi reformera-t-il une Bibliothèque, mais ce sera une Bibliothèque de petit maître, une Bibliothèque clandestine. Il achètera Crébillon le fils, Restif de la Bretonne. Voisenon et d'autres auteurs plus grivois; il lira alors l'Ecumoire, le Sopha, Grigri, le Pied de Fanchette, le Sultan Misapouf, et il commencera à comprendre Rabelais et Boccace.—Par décorum, cet homme de glace aura installé la morale apparente chez lui dans sa jeunesse, quand les frimas blanchiront sa tête ils commenceront à fondre sur son cœur, il deviendra Bibliomane libertin, la morale qu'il aura faussement affichée se vengera, en lui offrant sa tunique à froisser.

III

L'oncle de Damis, honnête homme, éclairé, profondément instruit, Bibliophile de la vieille roche, avait converti toute sa fortune en livres, c'était sa seule joie, son unique passion, aussi, voulut-il mourir dans sa Bibliothèque, au milieu de ses vieux et sincères amis qui l'avaient tant de fois égayé, consolé, charmé. Il y avait dans cette bibliothèque des merveilles sublimes: on y voyait les Chroniques de Jean Froissart, imprimées à Paris, chez Antoine Vérard en quatre tomes in-folio, la Bible de Coverdale (Zurich 1535); le Rituel de l'Eglise Anglicane (White-church 1560), le Martial de Sweynheym et Pennartz de 1473, le Tite-Live de Spire, les Œuvres d'Amadis Jamyn, puis les romans de chevalerie Lancelot du Lac, Gérion le Courtois, Méliadus, le Turpin, le Merlin, le Fier à Bras, les Amadis, Regnaut de Montauban, le Saint Gréal et le Chevalier de la Triste Figure.

Damis se trouva un beau matin héritier de ces trois ou quatre mille volumes.—En voyant arriver cette armée d'élite composée de superbes in-folio, in-quarto et in-12, Damis jeta les hauts cris: quel piteux héritage! Il se prit à maudire la mémoire de son oncle et il eut beau regarder les splendides reliures, aux armes de Henri II, de Henri III, de Diane de Poitiers, du Président de Thou, il semblait inconsolable. Comme il eut préféré quelques bonnes actions au porteur dont il se fut empressé d'aller toucher la rente!

Que fit Damis? Il vendit la bibliothèque de son oncle aux enchères publiques; le produit de la vente atteignit près de trois cent mille francs.—Il fut comme affolé de joie, plongé dans un délire intense; la veille, il eut donné pour rien tous ces Bouquins qui l'encombraient, comme il disait dédaigneusement. Le lendemain, il se révéla effréné Bibliophile.—Les livres avaient fait Damis riche;—Damis voulut connaître et apprécier de tels amis, qui, outre la fortune, pouvaient lui donner l'estime et la considération.—Avec sa grosse bonhomie de rentier, il s'efforça de devenir Bibliognoste, et, dans ce but, il se tint au courant de la Bourse de la Librairie moderne; se fit envoyer tous les catalogues et assista de temps à autre aux soirées de la salle Silvestre.

Une fois dans cette voie, Damis s'y élança avec bonheur et orgueil; il apprit à avoir du nez, comme on dit dans l'argot de la brocante. Il sut deviner les Livres dont l'épuisement, c'est-à-dire la hausse, était proche. Il acheta les plus luxueux nouveaux venus, les éditions elzéviriennes des éditeurs à la mode; il parapha de son nom tous les bulletins de souscription, mais il se garda soigneusement de se livrer aux vieux volumes dans la crainte très fondée de s'y perdre corps et biens.