L'époque, il est vrai, ainsi que les événements, prêtaient assez peu à la bibliomanie; la vie fiévreuse de chacun ne laissait guère de loisirs pour les doux passe-temps du livre, et les bouquins, ces vrais sages, durent attendre une ère de paix et de science pour enseigner de nouveau leur grande morale si variée.

Restif, au demeurant, ne semble avoir écrit spécialement que: ad posteros et son œuvre est de celles qui ne peuvent mourir. En s'attachant à peindre son siècle avec le coloris réaliste qu'il puisait sous ses yeux, en traçant les silhouettes nettement accusées des mœurs au milieu desquelles il se mouvait, en calquant enfin, pour ainsi dire, la vie, le costume et le langage exacts de ses contemporains, il dut penser, avec raison, qu'un jour viendrait où les savants et les curieux se montreraient désireux de reconstituer son époque dans ses moindres détails et de savourer les parfums du passé.—Ce temps est venu, et tous ses volumes, fidèles représentants de la seconde moitié du XVIIIe siècle, sont recherchés et hors de prix aujourd'hui.

Restif de la Bretonne est à l'ordre du jour et c'est à M. Charles Monselet que revient l'honneur d'avoir le premier exhumé et remis à la mode d'une manière aussi complète qu'intéressante les œuvres de ce fécond littérateur[5].

Dans les numéros du Constitutionnel des 17, 18 et 19 août 1849, le spirituel auteur de M. de Cupidon consacra à Restif de longs articles qui devaient servir de base au travail si curieux qu'il publia cinq ans plus tard[6].

Dans l'intervalle, en 1850, la Revue des Deux-Mondes fit paraître une analyse de M. Nicolas ou le cœur humain dévoilé[7].

Cette étude, fort bien écrite et présentée par Gérard de Nerval, montre l'homme plutôt que l'écrivain, c'est la biographie de Restif, ses aventures amoureuses, ses misères, c'est, en un mot, le romancier mis en roman par un rare poëte.

Ces deux bio-bibliographies traitées de manières toutes différentes, mais de mains de maîtres, suffirent pour rendre aux livres de Restif de la Bretonne toute leur vogue d'antan et au delà; on commença à rechercher les Restif, on y découvrit des gravures précieuses, tant pour la finesse d'exécution que pour la fidélité des modes qu'elles reproduisent; bref, les bibliophiles s'aperçurent que l'œuvre entière du polygraphe était intéressante à plus d'un titre et digne de figurer dans les plus fières bibliothèques.

L'orthographe variée et singulière, le piquant des confessions de l'auteur, l'étrangeté de ses romans, composés pour la plupart avant d'être écrits, et qui semblent prêter à Restif le spirituel mot de Rivarol: L'imprimerie est l'artillerie de la pensée; les formats même de ses volumes et la difficulté de les réunir en œuvre complète, tout contribua à faire briller, avec le plus grand éclat, la renommée un moment ternie du père du Pornographe.

Ce fut bien vite une Restifomanie parmi les collectionneurs parisiens; du petit au grand, chacun voulut avoir Restif partiellement ou en nombre, et dans l'un de ses derniers catalogues, le libraire Auguste Fontaine mit en vente un Restif de la Bretonne dans les conditions suivantes:

«Œuvres de Nicolas-Edme Restif de la Bretonne. Deux cent douze parties ou tomes en cent cinquante-quatre volumes in-18, in-12, in-8, et in-fol.—maroquin, dos orné à petits fers, fil. tr. dorée (Chambolle Duru); superbe exemplaire, richement relié, lavé et encollé.—Prix; Vingt mille francs.»