20,000 francs!!! Il est juste d'ajouter qu'on ne connaît en France qu'une dizaine de collections complètes des œuvres de Restif de la Bretonne: la Bibliothèque nationale en possède une, le libraire Fontaine, deux (probablement vendues); les autres appartiennent à MM. le duc d'Aumale, le baron J. de Rothschild, Toustain de Richebourg et autres bibliophiles aussi féroces que riches.[8]
L'engouement acquit des proportions si énormes que le savant bibliophile Jacob (Paul Lacroix) dut prendre les choses en main, et avec une science étonnante et un travail d'investigation des plus remarquables, il fit paraître LA BIBLIOGRAPHIE ET L'ICONOGRAPHIE de tous les ouvrages de Restif de la Bretonne. Cet ouvrage colossal, outre la description raisonnée des collections originales, des réimpressions, des contrefaçons, des traductions, des imitations, contient les notes historiques, critiques et littéraires les plus curieuses et les mieux étudiées.
Après cette bibliographie de M. Paul Lacroix, on eût pu croire que tout avait été dit sur Restif de la Bretonne. Point! un nouveau volume parut. M. Firmin Boissin, dans un petit in-8 d'une centaine de pages, trouva encore moyen de parler de notre auteur d'une aimable manière; il jugea l'homme, l'œuvre, la destinée d'icelle, et ses bibliographes. L'on peut dire que ce volume, loin d'être inutile, est un excellent complément d'ensemble sur tout ce qui a été fait et écrit sur l'écrivain du Paysan perverti.
M. Firmin Boissin ne clôt pas la série des Restifographes. M. J. Assezat, un sympathique érudit trop tôt enlevé à ses travaux, en tête d'une réimpression d'un choix des Contemporaines, fit une notice annotée traitant de Restif, de son œuvre et de sa portée, et nous ne doutons pas qu'il ne se trouve encore quelqu'un pour parler de Restif et intéresser les lecteurs sur ce grand prolifique en tout genre, qui laisse encore des côtés curieux à observer pour la critique et l'érudition.
Si on peut taxer l'œuvre de Restif de la Bretonne de légère et même quelquefois d'immorale, on doit d'un autre côté songer au milieu où cette œuvre fut conçue et produite, et nous ne saurions trop avancer que ses livres sont de première utilité pour l'étude et l'histoire des mœurs au XVIIIe siècle. Les matériaux et les documents qu'ils contiennent, les coutumes qui s'y reflètent comme dans un fidèle miroir en feront toujours des trésors du plus haut intérêt pour les bibliophiles et les érudits.
L'œuvre immense de Restif sera-t-elle réimprimée? En totalité, la chose est impossible; en partie, nous croyons pouvoir assurer que oui.—Déjà plus d'un essai a été tenté avec succès, tant en France qu'à l'étranger. En faisant un tri judicieux dans les principaux ouvrages de la collection, dans les Nuits de Paris, dans Les Parisiennes, dans Les Françaises, dans Le Palais Royal, dans les Années des Dames Nationales, dans Les Posthumes, dans les Idées Singulières et Les Veillées du Marais, on arriverait certainement à prendre le dessus du panier de l'œuvre de Restif de la Bretonne, dont, il faut bien le dire, la majeure partie des romans est si confuse, si démodée, qu'il est presque impossible d'en affronter la lecture aujourd'hui.
Quoiqu'il en soit, Restif, cet être tout de contraste, restera, de nos jours comme dans l'avenir, l'écrivain le plus bizarre, le plus étrangement fécond dans la littérature du XVIIIe siècle; disons plus, ce fut un Bibliophile à sa façon et ce titre seul nous a suffi pour que nous lui consacrions ces quelques lignes.