LE CABINET
D'UN EROTO-BIBLIOMANE

Ubi turpia non solum delectant, sed etiam placent.
Sénèque.

Souvent, je le rencontrais chez les grands libraires de la rive gauche, parlant sobrement, dans une note basse, fatiguée, presque enrouée; avec une allure étrange et cet air de gêne et de discrétion que l'on voit aux conspirateurs.—Il semblait, devant un tiers, vouloir s'effacer, et, s'il exprimait ses désirs, ce n'était que d'une façon indécise et inquiète; lançant des phrases indéterminées, brèves, pleines d'une autorité craintive: «Trouvez-moi la chose en question», disait-il au libraire, ou bien: «N'oubliez pas, en grâce, ce que vous savez; il me le faut coûte que coûte; n'allez pas trop m'écorcher cependant;—je repasserai bientôt.»

Je ne sais quel vague caprice me poussait à connaître ce Bibliomane bizarre, musqué, enveloppé de mystère; je pensais que cet être singulier n'était pas à coup sûr le premier venu; sa physionomie seule m'intriguait particulièrement, et sous la sénilité vainement dissimulée de sa démarche, je pressentais un Bibliophile d'une race à part.

Grand, droit, corseté dans une longue houppelande lui tombant aux talons; le soulier mince, effilé, montrant le bas de soie, le visage rasé, maquillé, poudrederizé, les cheveux frisés et pommadés, le monocle d'or dans l'orbite droite, relevant la paupière affaissée sur un œil éteint; le chapeau incliné sur l'oreille, la cigarette aux dents et le stick en main, il me rappelait, dans la pénombre du souvenir, cet admirable type de vieux beau, si magistralement crayonné par Gavarni, avec cette légende spirituelle et réaliste: «Mauvais sujet qui pourrait être son propre grand-père.»

A peine arrivait-il dans une librairie, qu'il jetait un regard inquiet tout alentour; si une dame s'y tenait, assise au comptoir, il était agité, nerveux, vivement préoccupé; son malaise se manifestait par des mouvements d'impatience accentués et des tics involontaires qui brisaient, en l'écaillant, l'épaisse couche de fard étendue sur ses joues.—On devinait qu'il eût voulu être seul, dans une causerie d'homme à homme; aussi ne disait-il au libraire que ces simples paroles: «L'avez-vous?—Non, répondait-on;—Pensez-y, n'est-ce pas», reprenait-il avec découragement, et il se retirait.—Un coupé de couleur claire, tendu à l'intérieur de lampas rose broché d'argent, l'attendait à la porte, notre Bibliophile Marquis de Carabas y montait; la portière se refermait, et le cocher poudré à frimas avait à peine fouetté l'alezan qui piaffait, que l'attelage déjà disparaissait au loin. C'était une vision.

J'appris qu'il se nommait le Chevalier Kerhany; il vivait, me dit-on, assez joyeusement avec les dames, mais demeurait fort réservé et d'humeur misanthropique avec ses semblables. Il recevait peu chez lui et toujours avec une sorte de méfiance instinctive; on racontait que son intérieur était d'un luxe inouï et que la folie y agitait ses grelots dans des orgies dignes de Tibère; il se donnait chez lui, au dire de chacun, des petits soupers à faire ressusciter de plaisir tous les roués de la Régence; personne néanmoins ne se vantait d'y avoir assisté.—De fait, le Chevalier était assez demi-mondain, il se rendait de temps à autre au bois, et, les soirs d'Opéra, il stationnait des heures entières au foyer de la danse.—Les déesses de l'entrechat l'entouraient, le noyaient dans des flots de gaze bouffante, lui lançant des pointes grivoises qui avivaient le feu libertin de son regard de faune, tandis que debout, dans une pose à la Richelieu, il se plaisait à distribuer à ces terribles petits museaux de rats, les pastilles de sa tabatière ou les sucreries variées dont ses poches étaient toujours pleines.

Ces détails étaient faits plutôt pour attiser que pour calmer ma puissante curiosité à son sujet; je résolus de suivre le précepte des stoïciens, le fameux Sequere Deum. Je m'aperçus en effet que le destin sait nous guider, car, en cette occasion, il me servit à souhait.

II