—Le malheur engraisse, dit-il, quand il rencontre le citoyen Bigard.
—Les inquiétudes patriotiques maigrissent! répond Bigard.
A la réflexion, ces modifications d'acabit s'expliquent. Bigard n'a eu que trop de raisons pour maigrir. D'abord, la diminution ou la suppression totale de ses revenus. Plus de librairies, plus de travaux de littérature; les grandes publications d'érudition commencées avant 89 sont abandonnées, les presses ne produisent aujourd'hui que brochures politiques ou gazettes populaires aux polémiques enflammées. Bigard n'a donc plus de motifs pour rester cloué à son pupitre, et il est forcé par le malheur des temps de supprimer assez souvent un repas sur deux, le dîner ou le souper, au choix de son estomac. De plus, comme il habite le faubourg du Roule, il occupe ses loisirs en herborisations et promenades à la campagne dans les Champs-Élysées, aux heures où il n'y a pas à craindre d'être détroussé par les voleurs.
L'embonpoint nouveau et inespéré de Valferrand, demeuré sec jusqu'à cinquante ans, s'explique aussi aisément. M. le chevalier de Valferrand, qui sortait beaucoup jadis, se claquemure au contraire avec soin depuis ces dernières années; il s'efforce de vivre oublié au fond d'un petit logement de faubourg tranquille, trouvant l'orage bien long et dormant le plus longtemps possible pour raccourcir les jours et pour oublier ses affres perpétuelles. Horatius Bigard et Valferrand ne montrent donc point l'héroïsme de dom Poirier et de Caïus-Gracchus Picolet, restés dans la tourmente, courageusement fidèles l'un à son poste, l'autre à ses habitudes: ils ne réapparaissent que de temps à autre dans la vieille bibliothèque des ci-devant bénédictins, lorsqu'ils croient sentir une petite accalmie dans l'atmosphère révolutionnaire.
Justement, ce jour même où la Commune venait d'affecter à la fabrication des poudres les locaux de l'Abbaye non occupés par les prisonniers, ces deux épaves du petit monde littéraire d'avant 89 vinrent sans s'être donné le mot rendre visite à la vieille bibliothèque pour emprunter quelques livres à leur vieil ami le citoyen Poirier. Tous deux débouchant de la rue Jacob, à cinq minutes d'intervalle, pénétrèrent dans les cours, le chevalier de Valferrand, le nez en l'air en affectant des airs dégagés et guillerets, l'autre la tête basse en faisant le moins de bruit possible pour passer inaperçu. Ils durent louvoyer pour éviter des groupes occupés çà et là dans les cours et entrèrent à la bibliothèque sans avoir lu l'inscription: «Administration des poudres et salpêtres», et sans rien savoir.
—V'là des oiseaux qui marquent mal! grommela pourtant sur leur passage le chef du poste de sectionnaires, assis avec quelques-uns de ses hommes sur un banc au soleil. Qu'est-ce qu'ils viennent ficher ici? Je ne sais pas à quoi pense la Commune, de n'avoir pas encore nettoyé leur bibliothèque… un tas de vieux bouquins sur les manigances des rois et des curés! Tout ça, je vous dis que c'est des menées d'aristocrates!
III
En deux mots ils furent au courant de la situation. L'effet fut immédiat. Tous deux reculèrent effarés et reprirent leurs chapeaux posés sur des piles de livres.