—Ne vous sauvez donc pas si vite, fit dom Poirier en riant, le danger n'est pas immédiat; il n'y a encore que des caisses et des tonneaux vides avec les ouvriers qui aménagent les locaux… nous ne sauterons pas avant quelque temps!

—Vous parlez de cela bien tranquillement, citoyen Poirier, fit Valferrand. Comment laissez-vous installer une poudrière sous votre bibliothèque… Il faut réclamer à la Commune!

—Bien m'en garderai-je, répondit dom Poirier; croyez-vous que l'on fasse droit à ma réclamation, et que pour les beaux yeux d'un ci-devant moine, pour une bibliothèque de couvent, un dangereux fatras de bouquins relatifs aux ci-devant superstitions, comme ils disent, on revienne sur l'arrêté? Il est passé le temps des réclamations! Quand on nous a pris une partie de notre bâtiment pour en faire une geôle, j'ai été dire à quel danger ce voisinage exposait notre précieux dépôt; on m'a répondu que je devais m'estimer heureux de ne pas être logé moi-même en cette geôle. Quand on nous a gratifiés de ce poste de sectionnaires qui nous a valu déjà tant d'avanies, j'ai eu beau crier qu'avec leurs pipes et leur poêle ces citoyens pouvaient nous incendier, on m'a ri au nez et l'on m'a donné à entendre que l'intérêt de la nation exigerait plutôt la suppression de la bibliothèque et du bibliothécaire que celle du poste de patriotes… Maintenant je ne réclame plus, je fais le mort, c'est plus prudent… Tâchons de nous faire oublier dans notre petit coin, messieurs, faisons-nous aussi petits que possible…

—Mais c'est trop fort pourtant, à la fin! s'écria le citoyen Caïus-Gracchus Picolet.

—Chut! bouillant citoyen! n'avons-nous pas déjà passé par de rudes moments?… Souvenez-vous des journées de Septembre, lorsque, à deux pas de nous, on massacra les Suisses et les autres malheureux détenus dans cette prison de l'Abbaye, dont nous pouvons apercevoir d'ici les toits par-dessus les jardins du palais abbatial.

Le chevalier de Valferrand frémit et se laissa tomber sur une pile de livres.

—Notre ami Picolet était avec moi, messieurs, poursuivit dom Poirier; nous avons passé trois jours enfermés ici, sans bouger et sans nous montrer, avec des vivres apportés en cachette par cette brave fruitière de la rue Cardinale qui se montre si dévouée pour moi depuis trois ans… Terribles journées! Nous dormions sur nos livres comme nous pouvions, poursuivis, malgré les fenêtres bien closes, par les cris des malheureux que l'on égorgeait!… Si les massacreurs s'étaient souvenus que, si près du théâtre de leurs exploits, il restait encore un des moines de la pauvre défunte Abbaye, l'affaire eût été vite réglée et aussi celle de notre ami Picolet, mon compagnon si dévoué, que j'aurais eu la douleur d'entraîner dans ma perte…

Dom Poirier mit les mains sur les épaules de Picolet et secoua son ami comme un prunier:

—Du courage! fit-il pendant que le citoyen Picolet frottait ses épaules, tout ça passera!

—Oui! vous en parlez bien tranquillement, fit Picolet, et si nous sautons?