—Oui, si nous sautons? appuyèrent Bigard et Valferrand.

—Certainement nous finirons par sauter si ça dure, mais tout mon espoir est que ça ne durera peut-être pas jusque-là!… Le régime que nous subissons a-t-il donné son maximum? Y a-t-il eu assez de sang versé, assez de crimes et assez de folies? Sommes-nous en haut de la côte et allons-nous redescendre?

—Hum! cela n'en a pas l'air.

—Nous n'en savons rien! Dans une épidémie de peste, c'est quelquefois au moment où la maladie frappe avec le plus de fureur et semble devoir étendre encore ses ravages, que soudain l'accalmie se produit. Il faut bien le reconnaître, c'est une terrible peste morale qui sévit actuellement sur notre pays.

—Vilaine maladie! grommela le citoyen Picolet, et joli pays à l'heure qu'il est!

—Eh! mon Dieu, reprit dom Poirier, la belle et douce France des grandes époques est toujours là; elle se retrouvera, allez. Il est vrai que, pour le moment, ses habitants sont à peu près tous malades, à peu près tous atteints, à des degrés différents, par l'épidémie actuelle. Chez les uns, elle se manifeste par un délirium furieux qui les porte, hélas! aux plus effroyables atrocités; chez d'autres, c'est une simple perversion de l'entendement et du sens moral, qui change le blanc en noir et le noir en blanc, qui leur fait trouver belles et louables les plus criminelles actions et les mène à trouver tout simples les sanglants sacrifices journaliers sur l'autel de la guillotine… Roi, reine, princesses, grands seigneurs, grandes dames, généraux illustres, évêques vénérables, prêtres, religieux, tout y passe, et nos malades applaudissent, eux qui à l'état sain eussent, avant l'invasion de la maladie, en 88, si vous voulez, eussent pour la plupart frémi d'horreur à la seule pensée de ces crimes!… Je dois dire aussi que chez d'autres la maladie se manifeste d'une tout autre façon, par une ardeur de dévouement ou par une exaspération des sentiments militaires d'un vieux sang guerrier, par un besoin de mouvement, de coups à donner ou à recevoir, et ceux-là, au lieu de traîner la pique aux spectacles de la place de la Révolution ou de pérorer dans les clubs, s'en vont à l'armée, aux batailles de la frontière…

—N'importe, drôle de maladie, fit Valferrand, que votre maladie républicaine; je trouve, moi, qu'elle frappe surtout ceux qui n'en sont pas atteints… et assez durement, là sur le cou, jusqu'à ce que la tête tombe!

—Ne nous décourageons pas. Tâchons, messieurs, d'attendre intacts—dom Poirier frappa sur le cou du citoyen Picolet—et sains, que la maladie entre en décroissance et finisse comme elle doit forcément finir! Tâchons de durer, la bibliothèque et nous, plus longtemps qu'elle, tout est là. Voyons, du nerf, sapristi! et travaillons quand même… Et que faites-vous aujourd'hui, cher monsieur Bigard?

—Pas grand'chose, citoyen Poirier; hélas! à quel libraire pourrais-je proposer maintenant mes Recherches sur les seigneuries religieuses de l'Ile-de-France depuis la première race de nos rois? je vous le demande? un travail, hélas! commencé en 87…

—Et vous, monsieur de Valferrand, taquinez-vous toujours la muse frivole, continuez-vous votre Histoire sainte en énigmes, charades et logogriphes?