Voici cette histoire telle que je la contai ce soir-là:

II

Au cours d'une promenade au pays de Rembrandt et de Franz Hals, il y a cinq ans environ, j'arrivai à Rotterdam par ce merveilleux itinéraire de canaux et de fleuves, exploité par les bateaux-Télégraphes de l'honnête Van Maenen, d'Anvers.—Me trouvant seul et assez malhabile au parler néerlandais, étourdi par les premières luttes avec les Ali-Baba du change monétaire, un peu gifflé aussi par l'air de l'Escaut et de la Meuse parcourus de nuit et de matinée, je m'empressai de me réfugier au Musée, dans la solitude des grandes salles à peine troublées par le pas cadencé des gardiens.—J'eus vite terminé ma visite à cette médiocre pinacothèque remplie de peintures restaurées et sans haute valeur, et j'allais me retirer lorsqu'un petit tableau, dans la manière de J. Steen, attira mes regards: sur le cadre brillait le nom très inconnu du peintre Van der Boëcken.

Van der Boëcken!… J'épelais ce nom, curieux d'y accrocher un souvenir. Van der Boëcken!…—Pardieu! me dis-je tout à coup, soliloquant à haute voix par plaisir d'entendre ma propre langue à l'étranger, Van der Boëcken, mais j'y suis, mon cher, je n'y songeais point; ce nom d'antique rapin évoque à mon esprit un Van der Boëcken, bien vivant, Archiviste-Bibliothécaire municipal de Rotterdam: et je me rappelai toute une correspondance échangée avec cet ami mystérieux à propos de Scaliger et de ses éditions.—La bonne fortune vraiment d'avoir regardé ce petit Van Crouten, songeai-je en riant; sans cette coïncidence, mon incuriosité me faisait négliger une rencontre peut-être agréable. Allons vivement présenter nos hommages à cet homme docte et obligeant.

«Van der Boëcken? dis-je à un gardien avec une nuance d'interrogation.

—«Ya… Bibliothek», répondit-il de la gorge avec un sourire ineffable, tandis que baissant le doigt à terre, frappant du pied, il m'indiquait le rez-de-chaussée du monument, où dorment en effet, en dessous des tableaux du musée, les 40,000 volumes, les dessins et gravures de la Bibliothèque municipale de Rotterdam.

Un grand coup de sonnette à une petite porte sur laquelle le nom du Bibliothécaire était gravé, une apparition de servante blanche et rouge, ma carte remise, et presque aussitôt je me trouvais introduit auprès du grand archiviste, lequel s'était levé poussant des exclamations de franche gaieté, pressant mes mains avec des témoignages d'un plaisir sincère;… puis un siège près de lui me tendit les bras, et je pus enfin m'assurer que Van der Boëcken en personne m'offrait asile et sympathie dans sa Babel de papier noirci.

J'avais devant moi un grand diable de corps solide et élancé, largement redingoté à la façon Restauration et surmonté d'une tête étrange ornée d'une longue barbe de capucin, une barbe intègre et intacte, une barbe de fleuve et de philosophe, une barbe d'un blond indécis, déjà fleurie par la cinquantaine.—Ce qui me frappa, ce furent ses yeux d'un bleu vert de faïence persane ou de glacier des Alpes, deux yeux polaires, comme l'imagination des hommes du Nord en prête aux goules et aux vampires. Ces yeux se mouvaient dans un visage que Granville eût assimilé à l'oiseau de proie; ils s'allumaient comme deux phares derrière un nez de promontoire aigu, et, sans la bonté suprême du sourire, ainsi que la grâce pleine d'urbanité des gestes, je crois bien que le premier abord du savant Van der Boëcken eût été à ma vue quelque peu féroce et inquiétant.