Mais l'excellent homme ne me laissait point le loisir d'observer, il m'accueillait avec une joie délirante comme un fils arrivant de Java.—Déjà il m'offrait le Schiedam de l'amitié, versant de larges verres de cette liqueur bizarre qui entre dans la gorge comme du brouillard distillé; puis il m'enveloppait de petits soins, d'attentions, jurant de se consacrer à moi durant mon séjour aux bords de la Meuse et de la Rotte, me questionnant sur Paris, sur notre littérature, heureux de manier cette belle langue française qu'il avait si peu d'occasion de tirer de son fourreau.

Vif, impétueux, presque fébrile, Van der Boëcken n'avait certes pas l'allure pédante d'un commentateur d'Érasme; il sursautait, ne tenait pas en place, et je dus, sans crier grâce, parcourir à sa suite toutes les galeries de la Bibliothèque de Rotterdam.

Il m'installait dans les coins les plus lumineux, allant quérir lui-même, pour me les apporter, les éditions curieuses et rares de Gronovius, de Juste-Lipse, de Vossius, de Heinsius, m'exaltant les chroniques rimées de Nicolas Kolyn, les œuvres de Molis Stoke, les Sprekers des romans héroïques et chevaleresques. Il maniait ces lourds bouquins en peau de truie, bardés de fer, de clous et d'agrafes, avec une aisance de géant, ouvrant les antiphonaires sur ses bras comme sur un pupitre sculpté, et je restais abasourdi par cette surcharge de bibliographie néerlandaise que je n'avais point le temps de classer sur la frêle étagère de ma mémoire.

Il était dit que je n'avais point fini; nous fîmes une dernière station sur un palier d'antique escalier-galerie, et là, secouant sa barbe de prophète, l'impétueux bibliothécaire m'annonça une incursion dans le domaine lyrique, didactique et dramatique des XVIe et XVIIe siècles. Ce fut alors une dégringolade de livres qui s'écroulèrent sur mon crâne, et je râlais avec la note d'une admiration forcée, à bout d'adjectifs et de qualificatifs pour répondre à son ruissellement d'enthousiasme.

Je dus subir vaillamment cependant l'inspection des plus beaux livres à vignettes de Van Cats, le poète néerlandais, dit le La Fontaine des Pays-Bas, je supportai sans trop de fatigues la vue des œuvres de Marnix, de Koster, de Van der Vondel, de Huygens et de Bilderdijk, mais je ne pus dissimuler l'abandon de mon courage et l'atonie de ma voix devant les in-4o et les in-8o qui contenaient la poésie fleurie des Spiegel, des Rœmer Visseher, et les Woodenboëk de Weiland et de Meursius.

Le cher archiviste eut la délicatesse de ne point m'accabler davantage; il tira sa montre, et d'une voix gaie, marquant l'heure de la récréation:—«Assez de bouquins et de poussière! cria-t-il, allons promener en ville, si vous le voulez bien.»

III

Nous nous dirigeâmes vers le Jardin zoologique.—Van der Boëcken était un guide étonnant par la variété de ses connaissances et la joyeuse humeur qu'il apportait dans ses dissertations historiques et municipales. Avec sa longue barbe flave, sa haute stature, sa large houppelande, son geste ample et harmonieux, il me donnait la sensation d'un superbe portrait d'Hemling ou de Porbus rentoilé et modernisé par un disciple du père Ingres.—Son œil étrange de turquoise morte avait de subites phosphorescences sous le sillage des impressions qui y passaient, et ses mains fines, amenuisées, un peu spectrales, se dressaient souvent démoniaquement en travers de mon rayon visuel.