LES
ROMANTIQUES INCONNUS
Contes pour les Bibliophiles
LES ROMANTIQUES INCONNUS
D'autant qu'il m'en souvienne, ce fut au retour d'une excursion de quinzaine en Vénétie que, au milieu du désespérant fouillis de papiers déposés sur ma table en mon absence, je trouvai, pliée en six, sous bande, une large affiche rouge de papier pelure d'oignon, que j'ouvris aussitôt,—Dieu sait pourquoi!—de préférence à beaucoup d'autres prospectus, et je lus, avec une attention soutenue, sur le corps noir et gras des pataudes bas de casse des imprimeries provinciales, la mention suivante dont j'ai conservé, depuis lors, fort précieusement le texte:
VENTE PUBLIQUE
POUR CAUSE DE DÉCÈSLe dimanche 27 mai 188… et jours suivants, à une heure et demie du soir, Adjudication de la Bibliothèque de feu M. Léon Bernard d'Isgny, ancien Lieutenant de Louveterie.—La Dite Bibliothèque composée d'environ Douze Mille volumes rares et curieux, livres anciens et modernes, ouvrages de littérature, d'histoire, de religion, voyages, romans, mémoires, traités de chasse, de fauconnerie, d'équitation; histoire des provinces, nombreux livres illustrés du XIXe siècle, collection précieuse d'écrivains romantiques, etc., etc., dont la vente aura lieu au Château d'Isgny, par Ouville-la-Rivière, à 16 kilomètres de Dieppe.—Notaire, M. Grandcourt, à Varangeville.
C'était tout,—mais, dans la concision de sa teneur, cette affiche me bouleversait littéralement.—Bernard d'Isgny était mort, sa bibliothèque mise à l'encan, ses Romantiques dispersés!… Cette simple succession de faits logiques appris par cette banale annonce m'ahurissait et j'hésitais à y donner croyance.—J'écrivis donc aussitôt à Me Grandcourt, à Varangeville, qui s'empressa de me confirmer la véracité de ces nouvelles troublantes. Bernard d'Isgny était mort au mois de janvier précédent, ne laissant aucun Testament, et ses héritières indirectes, les demoiselles Bellefeuille de Saint-Aubin-Offranville, avaient décidé la vente à l'amiable du Château et la mise aux enchères de la Bibliothèque.
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Le pauvre vieux Lieutenant de Louveterie! Je ne pouvais me faire à l'idée de cette disparition!—Je l'avais connu dix ans auparavant sur la petite plage déserte de Quiberville, où il avait campé un petit chalet dominant la mer, sur la falaise de Sainte-Marguerite, aux avant-postes de sa propriété, à six kilomètres de son manoir.