Puis, après ce viril enfantillage: «My Darling, dit-elle toute frissonnante et l'oeil scintillant de fierté en venant m'embrasser sur le front, votre grande et forte américaine en ferait-elle tout autant?»... C'est peine si, dans mon saisissement, je puis lui répondre: «I don't think so, my sweet heart.»

Comme je préférais cette démonstration gymnastique à la sentimentalité, aux crises nerveuses, à la tristesse pitoyable de tant d'autres maîtresses!

V

Quel adorable petit conte je découvre dans la Bibliothèque des petits maîtres! c'est une simple nécrologie, chef-d'oeuvre du genre affadi. Je transcris cette littérature au pastel:

«Monsieur l'Abbé de Pouponville était poupon dans tout, il naquit pouponnement dans une coulisse, d'une pouponne de l'Opéra et du célèbre chevalier de Muscoloris, Seigneur de Pomador, Ambrésée et autres lieux. Il était pétri de grâces. Il naquit ce qu'il devait être. A peine avait-il deux mois, qu'on remarquait déjà dans ses gestes enfantins un bon goût exquis; il tettait si gentiment, si mignonnement, que c'était un ravissement pour sa nourrice: toutes les femmes qui le voyaient tetter lui auraient volontiers donné leur sein à sucer, suçotter, caresser; s'il pleurait, c'était avec une grâce infinie; s'il criait, c'était avec une douceur même, une espèce de mélodie cadencée dont le charme délicieux passait jusqu'au coeur. Alors un déluge de pralines et de bonbons de toutes sortes l'inondaient de toutes parts. Il était choyé, caressé, dorlotté, baisé, léché, presqu'étouffé. Dès l'âge de dix ans, ces qualités précieuses commencèrent à se développer.—Quelle vivacité! que d'esprit! que d'agréments! quelle bouche pour sourire et mignarder! quels yeux pour languir et brûler! Sa mère résolut dès lors d'en faire un présent à l'Opéra ou de le jetter dans l'Eglise. Il fit ses études avec une rapidité incroyable. La lecture d'Angola, de Bibi, des Bijoux indiscrets, du Sopha, des Matinées de Cythère et autres livres orthodoxes, lui apprirent autant de Théologie qu'il en faut pour triompher des coeurs dans les ruelles. Aussi fut-il bientôt en possession de subjuguer toutes les femmes. On ne saurait croire combien un petit collet donne d'accès auprès du sexe.—Avec un rabat de la première faiseuse, un teint miraculeux, des yeux de la plus vive expression et jouant à merveille l'attendrissement, l'air et le ton de l'extrême bonne compagnie, une voix perlée, flûtée, des lèvres d'un incarnat et d'une fraîcheur à faire envie, un assassin placé dans les règles les plus étroites de la mode; quelle vertu ou plutôt quelle fausse pruderie aurait pu se soutenir et résister à des armes pareilles? Enfin, lorsqu'échappé d'un tête-à-tête galant, il montait dans la chaire de vérité, il avait l'air d'un chérubin adonisé.—Un texte, pris des endroits les plus voluptueux des cantiques, annonçait un exorde délicieux suivi d'un discours en deux petites parties aussi lestes que divinement bien tournées. Il était couru de toutes les femmes du bon ton. La morale qu'il leur débitait était celle des poètes et des romanciers, déguisée sous une nuance légère de spiritualité.

Il peignait tout en mignature, jusqu' l'enfer et au péché. Il nous reste encore quelques sermons de cet apôtre à blonde chevelure; ce sont la vie et la conversion de Madeleine avec ce texte: osculetur me osculo oris sui, qu'il me donne un baiser de sa bouche;—la Samaritaine: introducet me in cubiculum suum, il me fera entrer dans sa chambre;—la femme adultère: amore lingueo, je languis d'amour.—Ces trois sermons sont des petits chefs-d'oeuvre de galanterie exquise. Toutes ses phrases respirent le souffle léger de la volupté; aussi toutes les petites maîtresses s'écriaient au sortir du sermon: ce Pouponville est un prédicateur divin! un organe insinuant, des gestes à ravir! un air mouton, un sourire supérieurement fin, un persiflage décent tel qu'il convient aux gens du beau monde! des descriptions d'un gracieux, d'un exquis à faire pâmer! s'il prêchait plus souvent, il ferait déserter tous les spectacles. Non, je n'ai jamais eu tant de plaisir à l'Opéra qu'aux sermons de cet aimable Pouponville.

C'est de lui que nos jeunes abbés ont hérité des belles manières qui les distinguent; la coutume de se faire coëffer double et triple rang de boucles; de se parfumer pour remplir l'auditoire de leur bonne odeur; de prendre un morceau de sucre candi ou de pâte de guimauve au bout de chaque période un peu longue, afin de conforter leur poitrine fatiguée, d'avoir un mouchoir ambré qu'on laisse tomber au moins deux fois par séance pour voir l'empressement des femmes à le ramasser, de promener amoureusement ses regards sur une assemblée brillante de beautés à demi voilées, pour se concilier leur attention.

En un mot, c'était un phénomène digne d'être proposé pour modèle aux élégants de tout genre et aux amateurs des beaux airs et des manières gentilles; aussi avait-il fait une étude sérieuse de ce qu'on appelle bon ton, fatuité, élégance, papillonnage. On voit, par quelques feuilles manuscrites qu'il composait à sa toilette, combien profondément il avait réfléchi sur ces grands objets.

Cependant la prédication lui fut très fatale. Un horrible vent-coulis, venu d'une porte inexactement fermée, lui ôta tout-à coup la voix et la respiration. Un pli qu'il aperçut à son rabat lui donna de nouvelles vapeurs qui le firent malade à périr. Il s'évanouit: pour le faire revenir, on eut l'incongruité de lui présenter de l'eau de la Reine qui ne venait pas de chez la Petite Marchande, la seule qui put en avoir de bonne. Ce troisième coup le bouleversa. Enfin, pour comble de malheur, un malotru de médecin, habillé comme aurait pu l'être Hippocrate ou Gallien, en habit noir et sans dentelles, vint lui tâter le pouls. Il ne put digérer ce trait de la dernière maussaderie; le coeur lui souleva: et notre damoiseau rendit son âme mignonne en demandant si l'on avait apporté ses souliers brodés, sa ceinture à glands d'or et la nouvelle façon de mouches, qu'il avait fait demander chez du Lack. On l'ouvrit, on ne lui trouva ni cervelle ni cervelet; une légère quantité d'une substance neigeuse et fondante au moindre trait lui en tenait lieu. Toutes les fibres et fibrilles du cerveau étaient d'une ténuité, d'une finesse, d'une exilité bien au-dessus de celle d'un fil d'araignée. Son coeur, un peu au-dessous de la grandeur ordinaire, avait les deux branches de l'aorte extrêmement étroites: les anatomistes attribuèrent cette contraction la facilité prodigieuse qu'avait notre Adonis à vaporer, s'évanouir, défaillir, périr presqu'à chaque moment. Son sang ressemblait à l'eau rose, et sa chair était tendre et délicate comme la substance des Zéphirs.

Il fut regretté des femmes; les petits maîtres perdirent avec une joie maligne un rival aussi formidable. Un adepte de ses élèves lui fit ériger par reconnaissance un mausolée élégant. C'était une table de toilette richement garnie et très élégamment décorée de bougeoirs, de miroirs, de boîtes, de bijoux, de pâtes, de parfums, de rouge, de blanc, d'éponges, d'eaux de senteurs, etc. On y mit cette épitaphe: