—O premières amours! délices profondes et vivaces! lorsque vous avez conquis la virginité de nos âmes, humé notre sang le plus vermeil, grisé nos sens vigoureux et naïfs, quand vous avez imprimé votre marque mordante et brûlante à la fois sur la fraîcheur de notre aurorale juvénilité, rien désormais ne vous peut effacer!

—Les illusions, sous le doigt brutal de la vie réelle, s'évanouissent au toucher comme le prisme et la poussière d'or des ailes de papillons, le dégoût survient, la lassitude arrive, le scepticisme s'impose à l'esprit blasé, et, aux relais de chaque nouvelle conquête, la passion, naguère si fringante, devient plus poussive et aussi efflanquée que ces maigres chevaux de poste dont le trot retentit quand même, sous un harnachement de grelots sonores et étourdissants.

—C'est en vain que le corps se brise et que le coeur se bronze; la statue se souvient d'avoir vécu dans un éclair de joie, et vous, sensations neuves, premières caresses de notre puberté, éclose sous un regard de femme, nous ne pouvons vous oublier!

Premières amours, rosée de jeunesse ensoleillée, vous anéantissez les rêveries trompeuses de notre adolescence; vous dévergognez notre vague idéalisme et nos sentiments puérils et mièvres, vous nous remettez le sceptre de notre puissance, en nous en inculquant gentiment l'usage, vous consacrez enfin notre royauté masculine en nous héroïfiant dans de valeureuses prouesses de virilité.

N'est-ce pas dans ce boudoir, où Vénus jamais ne bouda Cupidon, que je fis mes premières armes?—N'est-ce pas ici même que je devins homme? N'est-ce pas devant ces témoins inanimés, que la chérie, si follement dorlotée, me fit éprouver la mâleté de mes muscles?—O douce mignonne! quand je jetai mon coeur dans ton âme avec la furie des désirs qui se cabrent et l'impétuosité des prurits cuisants, quand je m'agenouillai pour la prime fois devant ta beauté absorbante, quand nos lèvres allangouries se donnèrent la becquée divine, alors, j'aurais dû cesser de vivre; j'étais Dieu dans la Création! En m'approchant de cette rouge fournaise du bonheur, je ne pouvais que rétrécir le cercle de mes sensations, et, avec l'instinctive philosophie du scorpion, il me fallait mourir de moi-même et par moi-même.

On ne contemple pas impunément les radieux levers du soleil sans que les tristesses du crépuscule n'en deviennent plus affligeantes.—Ah! que ne puis-je reconquérir aujourd'hui cette aurore et cette exubérance de mon être!

C'est ainsi que j'étais étendu sur ce siège, accoudé sur cette table chargée des riens qu'elle aimait; c'est ainsi que j'attendais sa venue du soir, avec des frissons d'espérance, mitonnant des caresses à offrir et des ébats à renouveler—: Elle arrivait toute envoilée, émue, souriante, presque craintive, et dès lors j'étais enveloppé dans une auréole de félicité; le bonheur tient si peu de place!—Déjà, avec ma force d'amoureux, je la prenais, la soulevais dans mes bras, la berçant comme un enfant avec des éclats de rire joyeux mêlés de baisers, je la pressais contre moi, rêvant de m'ouvrir la poitrine pour la loger toute entière dans mon coeur—folies suprêmes! Extases divines! pourquoi vous ai-je perdues? Avec quelle passion je dégantais ces petites mainettes exquises, dont je baisais chaque phalange; puis, dégrafant, délaçant, déchirant soie, dentelle ou batiste; avec quelle ivresse curieuse j'explorais les rondeurs embaumées de ce buste de déesse!—mes doigts ont encore conservé le tact voluptueux de sa peau de satin.

Elle luttait d'abord, se rebellait gentiment, puis se laissait faire, vaincue par ses désirs plus encore que par mes démonstrations passionnées; puis lorsqu'elle était assise, à genoux devant elle, déjà grisé par des ardeurs de faune, je déployais le verbiage de la chair et l'éloquence persuasive et enflammée des ambitions sensuelles.—Etais-je assez jeune! assez neuf d'expression, assez vibrant dans l'enthousiasme de mes croyances!—Je payais d'amour, argent comptant, en belles et bonnes pièces, frappées au bon coin de ma puissance de novice.

Et toutes ces mutineries ineffables, ces chuchottements de colombes au même nid, ces aveux à voix basse, ce bruissement de soupirs semblables à une confession, ces petits cris légers de bergeronnette effarouchée, ces spasmes, ces béatitudes, ces râles soudains, ces évanouissements et ce silence:—on eut dit d'un meurtre; ce n'était qu'un doux larcin prêt à se renouveler.

Pendant près de six mois, ainsi j'ai vécu, comme une torche qui flambe. Sa chambre maintenant est solitaire; la mort, en surprenant la pauvrette a fauché mon âme avec la sienne.