Dans ce cadre d'émail, voici son portrait, la douceur de son rire, l'éclat de ses yeux, le brillant de ses longues tresses blondes dont parfois dans sa nudité, elle se faisait un manteau d'or. Voici cette mignarde bouche humide et sensuelle, dont la friandise luxurieuse n'avait point de bornes, et, sous ses lèvres ardentes, j'entrevois encore la blancheur bleutée de ses dents de jeune chien qui marquèrent mes joues, mon col, mes bras et mon corps de ces empreintes enchanteresses qui sont espiègleries d'amour.
Portrait que je baise et rebaise, image trompeuse et sans expression, carton sans relief et sans vie, que n'ai-je la volonté de te détruire, alors que ma tant chère amante n'est plus?
Dans les panneaux de chêne, ce n'est qu'un hideux squelette que les larves ont décharné! Si mes sens pétillent sous la cendre encore chaude des éclatantes souvenances, la logique de ma raison me fait gratter la terre où elle est enclose, soulever le couvercle de sa bière et reculer d'effroi devant l'oeuvre immonde de la camarde et du temps.
De telles pensées m'entraînent dans des songes funèbres et hideux où la matière putrescible fermente et se liquéfie.—Visage aimé, yeux tendres et expressifs, beautés corporelles, je me serais fait poëte ou sorcier pour vous immortaliser... Ah! qu'êtes-vous devenus lorsqu'un réalisme impitoyable me contraint à vous contempler!
Elle s'est éteinte doucement un matin de mai, dans mes bras, au réveil, en parlant du printemps, des oiseaux et des fleurs; projetant de lentes promenades dans les bois reverdissants, souriante, dans sa pâleur, à l'idée des violettes cueillies sous la mousse et des baisers échangés pendant le gazouillis du rossignol.—Elle se faisait petite, gamine, caressante et capricieuse, m'enlaçant davantage et se renversant sur les guipures des oreillers—(ai-je souffert davantage dans ma vie qu'à cet instant où les larmes m'étouffaient comme une hémorragie interne?)—Sur la transparence de son visage le sang avait afflué, mettant du carmin sur la blancheur de sa chair avec le contact brutal du sang épandu sur un linge. Le soleil entrait dans la chambre et baignait les courtines du lit. L'oeil fixant le vague, les narines dilatées, belle déjà de la froide beauté des vierges expirantes, elle évoquait la nature à son renouveau, et, dans le mirage de ses esprits, elle revoyait nos plus douces heures de plaisir, nos fuites dans la campagne, nos dîners dans les fermes au milieu des basses-cours tumultueuses, le petit coq qui sautait sur la nappe, ou le joli chat craintif qu'elle mettait à l'abri du despotisme d'un gros terre-neuve:—«Nous irons, dis moi, nous irons encore..., tu sais dans la vallée aux moulins, où nous nous arrêtions pour boire du lait, près du ruisseau bordé de saules où les mamans canards ont de si jolis poussins jaunes... et puis..., n'est-ce pas, nous ferons de grands bouquets; la main dans la main, nous retournerons, bien seuls, dans les sentiers... ne dis pas non,... oh! je suis si heureuse... si heureuse!...»
Elle parlait, parlait toujours, avec la poëtique éloquence des choses qu'on doit quitter et des sensations qu'on va perdre, sans en avoir conscience.—Elle s'épuisait peu à peu, et dans une douloureuse quinte de toux elle s'évanouit pour toujours, me serrant la main plus fort et murmurant encore faiblement comme un enfant qui s'endort:... l'amour... avec toi,... c'est si bon!—».
Pauvre adorée! Certes, dans la fraîcheur de notre adolescence, l'amour c'était si bon, si plein de croyances, si rayonnant de clarté, si intime et si vrai—tu as aimé avec toutes les forces de ta candeur, et tu es sortie palpitante de plaisir, avant de goûter à la lie des désillusions et des infamies, avant les tristes lendemains de la vie heureuse.
Je suis resté Moi et je t'aime encore, car tu es ma jeunesse, la franchise de mon âme et le miroir de mes premiers sentiments.—J'ai vu, depuis, que l'amour tel qu'on le comprend ou qu'on le fait dans le monde, et tel aussi que la société l'a créé, était un guet apens et je me suis armé contre les soupçons, les trahisons, les perfidies, les ruses et astuces de la femme, car sur la carte de tendre, on égorge les agneaux et la force indépendante de l'amant prime le droit d'esclavage du mari.
Dans cette petite chambre j'aime à revivre mon passé, je retrouve un calme langoureux et bienfaisant au sortir des orgies de la chair ou des lassitudes de l'esprit.—L'hiver j'allume de grands feux dans l'âtre, comme si elle allait revenir, gelée, avec cette toux profonde qui me faisait si mal, et qu'elle dissimulait dans un sourire morbide. L'été j'y viens donner audience au soleil, aux effluves printannières, je place près de moi son fauteuil vide, aux coussins de soie, ses petites babouches de velours blanc traînent à terre, et, sur le piano ouvert, je place sa chanson favorite: alors je parcours quelque vieux poète, les yeux demi-fermés, le coeur engourdi, et il me semble qu'au milieu d'accords confus j'entends sa voix exquise murmurer comme autrefois ces stances Ronsardiennes, sur un rhythme enchanteur: