L'Opinion publique étant inconstante comme une femme, banale comme une grisette et prostituée comme une fille au premier vendeur de thériaque, la courtiser est une faiblesse et l'esclaver est une chimère; je me sens donc trop friand de voluptés délicates et trop despote dans mon amour-propre pour prétendre jamais vaniteusement forniquer avec elle.—Le ferai-je, Messieurs, qu'il me faudrait encore confier mes désirs au proxénétisme aveugle et sordide de la Renommée, et cette autre mégère m'écoeure et m'épouvante, depuis que ses cent voix usées par le concubinage du temps et avilies par des aboiements lucratifs, se sont enrouées au diapason de l'unique voix de Jean Hiroux.
Dans la procréation de mes oeuvres, Messieurs et doctes Petits-Maîtres, je suis—n'allez pas, de grâce, crier au scandale—imitateur d'Onan, aussi bien qu'en amour, je me révèle disciple de talon rouge et petit-fils de Roué.—Onan était en effet un grand désabusé des plaisirs partagés, et j'ai toujours pensé que ce singulier sceptique nihiliste des incubations froid valait mieux que sa réputation de criminel d'Écriture-Sainte; à mes yeux, il se présente comme un sublime rêveur de voluptés impossibles, qui, afin de plus sûrement dégrader son imagination, s'empressait de noyer ses convoitises et d'anéantir ses débauches cérébrales dans les décevantes pollutions de la réalité crue.
Suis-je bien coupable, en cette manière, d'égoïser dans ma tête les joies solitaires et folles de mes conceptions, et pouvons-nous croire que la majorité des hommes pensent aux enfants qu'ils créent, alors que Dieu, dans sa sagesse, a si noblement masqué le corollaire de l'enfanture sous les plaisirs fugitifs mais piquants de la galanterie ou les ragoûts du libertinage?
Vous ne m'accuserez donc plus, entre vous et à voix basse, de chercher de petits ou de grands succès, ni de courir dans la poussière, de l'arène humaine, afin de tirer la Fortune par sa robe aux faux reflets. Douglas Jerrold, un humouriste anglais, disait fort spirituellement que la Fortune avait été représentée aveugle afin de ne pas voir les sots qu'elle enrichissait; si le temple de cette Déesse contient si notable assemblée, il est hors de doute que je puis attendre ses faveurs sur le seuil de ma porte, ce que je ne souhaite aucunement, car les sages ne courent jamais après leur félicité; ils se la donnent, ce qui est plus sur, et j'ai placé en ce qui me concerne toutes mes provisions de bonheur dans le coffre-fort de ma boîte osseuse.
Mais, Messieurs, laissons là ces questions d'intimité confraternelle, ces confidences à huis-clos, pour aborder, puisqu'il le faut, la série de mes revendications personnelles:
Bien que je ne me soucie point des bruits extérieurs, des éclats de presse et des sourdes médisances de la pâle envie, et quoique je n'ignore point, selon un vieil adage français, qu' «à laver la tête d'un nègre on perd sa lessive,» je ne pourrais et ne devrais laisser passer sous silence les coups d'espadon maladroits, que des pauvres bretteurs sans convictions ont tenté de me porter en pleine poitrine, si ces coups d'estoc avaient pu atteindre autre chose que ma cuirasse d'indifférence.
Il en est cependant autrement d'une remarque plus générale et que je serais mal fondé prendre en mauvaise part, car je la crois faite loyalement et sans parti pris, avec un ton sobre et une affection quasi-paternelle, par des écrivains bien élevés, d'un esprit judicieux et éclairé; je veux parler de mes déplorables tendances au style précieux, papillotant et maniéré; ainsi que de mes aptitudes spéciales à forger sur l'enclume des dictionnaires anciens les plus imprévus néologismes.
A ce «Cave Canem» placé si charitablement au début de ma route, je m'efforcerai de répondre avec toute la sympathie que m'inspirent mes bienveillants critiques et la bonne foi à laquelle ils ont droit. Dans ce but, et afin de vous faire prendre patience, je pourrais vous conter, Messieurs, un apologue qui serait mon apologie, mais je préfère abandonner le genre figuré au propre parler, et laisser de côté l'histoire naturaliste et sensualiste du roi des truands Fort en Gueule et du prince Fine Bouche, parabole où chacun de vous eût pu trouver des allusions peut-être en dehors de mon sujet, mais toutes en faveur de ma cause.
Si j'invoque en premier lieu ma préciosité, je ne nierai pas avoir été nourri dans le Salon bleu d'Arthénice et m'être complu aux mièvreries galantes de la Guirlande de Julie.—Mais qui me porta, je vous le demande, Messieurs, à courtiser la princesse Aminthe, fille de la Déesse d'Athènes, et à tisonner mes sympathies ardentes pour les Ménage, les Voiture, les Sarasin, les Montreuil, les Conrart et ces Messieurs de Port-Royal?—Qui m'excita à m'amignoter en compagnie de Stratonice, de Félicie, de Doralise ou de Calpurnie? Qui? sinon mes précieux instincts littéraires, et mes propensions amoureuses composer des métaphores assez riches pour capitoner les murailles grises de la réalité attristante et froide.
Il y a, disait Diderot, des grâces nonchalantes et des nonchalances sans grâce. A ceux qui me reprochent mon afféterie, j'opposerai ma personne et mon tempérament, et mettrai en avant mon naturel, mes goûts, mes sens, mes gestes, ma démarche sans théorie, et l'accent de mes paroles. De l'orteil aux cheveux, tout en moi se tient sans se contredire; je puis plaire ou déplaire, mais je me déclare et me sens incapable d'inspirer de ces sentiments mixtes, tels que de petites passions ou d'anodines amitiés, voire de l'indifférence. Tel que je suis, comme homme, je puis être un allumeur de désirs chez les quelques femmes qui seront frappées par ce qui constitue ma personnalité, de même que, tel qu'il se présente, mon style pourra séduire entièrement quelque rare lecteur qui y sentira le naturel de ma griffe, sans éprouver le besoin d'y apercevoir ma signature au bas de la page.