Je suis donc aussi naturel dans ma démarche et dans mes amours, que dans mes écrits; aussi peu recherché dans la manière de puiser mes pensées que dans la façon de les exprimer, si j'y mets quelque chose de plus que les autres, c'est que ce quelque chose est en moi: il y a des poules dont les oeufs sont marbrés de vert et de rose, de même qu'il y a des fleurs au parfum, quintessencié dont peu de personnes peuvent subir l'approche, mais qui ravissent les odorats dépravés.

Eh! Messieurs, tout est là; il est des hommes qui naissent avec un caractère bien tranché; il semblerait qu'ils soient plutôt nés d'eux-mêmes que descendus d'Adam, ils sont au-dessus des tempêtes comme la mer de cristal que saint Jean vit dans le ciel, laquelle n'était agitée par aucun vent. Pour moi, toute ma morale consiste dans la façon de régler mes moeurs selon les préceptes de mon jugement, et j'ai toujours songé que savoir l'art de plaire ne valait pas la sympathique manière de pouvoir plaire sans art. Je ne serai jamais, j'en conviens, le hochet de la foule; «l'esprit du vulgaire, s'écrie un philosophe ancien, est semblable aux rivières dont les eaux soutiennent les choses les plus légères et viles comme la paille, les fruits secs et les noix creuses, tandis que les objets plus précieux et plus pesants comme l'or et les diamants, y sont ensevelis et roulés dans le sable ou la vase.»

Qu'on ne dise donc pas que je suis précieux par vanité et par genre, que je mets des grelots à mon style ou que je harnache ma prose comme une mule espagnole, cela serait hyperbolique et faux, autant vaudrait affirmer que si je passe sur la place publique, le chapeau incliné sur l'oreille comme un feutre, le torse cambré, la poitrine en avant, le manteau jeté en draperie sur la courbe de mon bras et ma canne au côté comme une rapière, relevant en retroussis ma cape-pardessus qui traîne à terre, autant vaudrait affirmer, dis-je, que tous mes gestes sont étudiés, toutes mes poses analysées dans un but de recherche, tous mes pas bien mesurés pour ne rien déranger à l'ensemble de ma silhouette, et cependant, Messieurs, j'ai cru remarquer des reproches analogues, lorsque, ainsi équipé, je passe parmi le brouhaha des foules. J'ai pu m'apercevoir que l'oeil béat des simples me regardait singulièrement, pendant que des esprits forts esquissaient,—non pas un sourire que j'aurais clos à l'instant,—mais une sorte de papillotage de l'oeil qui indique la surprise mariée au blâme très légitimement.—Dans ces courses à travers la ville, Messieurs, je suis aussi simplement attifé que ma prose dans mes écrits, ma personne et mon style me reflètent, aussi bien quand je compose, qu'à ces instants où, seul et sans souci je marche dans le dédain des inconnus, l'esprit en avant-garde de mon corps.

Il me serait facile de démontrer plus amplement le non-sens de ces reproches, je pourrais même dire ici ce que je pense des précieuses et des sacrificateurs de leur temple, mais ceci nous entraînerait bien loin: je me réserve de vous soumettre à ce sujet un travail séparé qui fera bonne justice des sottises qu'on débite journellement sur les habitués de l'Hôtel de Rambouillet, mais je n'oublierai pas, Messieurs, que dans notre civilisation actuelle, et à l'heure présente, je ne suis pas le seul précieux, et que chacun se plaît à reconnaître que le temps que vous me consacrez l'est infiniment plus que moi.

Vous penserez bien que je ne suis pas semblable à ces orateurs dont la facilité de parler ne provient que d'une impuissance de se taire; et vous me permettrez d'arriver maintenant ma seconde riposte, c'est-à-dire au néologisme dont mes excellents critiques me blâment si tendrement de faire un usage abusif.

Je suis de ceux qui croient que l'expression rajeunit la pensée, non pas qu'il faille chercher à raviver les choses déjà exprimées, mais au contraire, dans ce sens, qu'un écrivain doit mouler ses pensées dans sa personnalité et les émettre fraîches écloses, avec l'assurance qu'un autre a pu concevoir d'une manière analogue, sans accoucher sous une forme identique.—Il y a donc néologismes et néologismes, comme il y a fagots et fagots: les uns sont importés dans la langue pour interpréter les idées nouvelles, les autres ne sont que des pléonasmes de termes anciens qu'il est inutile de refondre dans une matrice moderne.

On peut m'accuser d'enfanter les premiers, mais je ferais volontiers la gageure qu'aucun de mes écrits ne contient le plus mince des seconds, car j'étymologise plus que je ne néologie, et je ne me montrerai jamais ni assez boutadeux, ni assez mauvais grand-prêtre de la langue, pour me permettre la fantaisie de baptiser les pauvres petits bâtards des piètres écrivassiers d'aujourd'hui.

Je professe l'opinion d'un grammairien logique et indépendant, à savoir que le français récent sans la langue ancienne est un arbre sans racines, et je dévore chaque jour les racines de cet arbre géant, Messieurs; je m'en repais comme un Anachorète, je les recherche, et les trouve dans Richelet, dans Ménage, dans Furetière, dans Saint-Evremont, dans J. Leroux et dans Langlet-Dufresnoy, sans espérer les découvrir dans les dictionnaires châtrés de nos Académies patentées. Je les savoure surtout, ces racines profondes de notre terroir, dans le sage et bon Montaigne, dans Rabelais, le grand néologue, dans les auteurs et les poètes satyriques du seizième siècle, dans les épistoliers du dix-septième, dans Molière, dans Balzac ou dans Saumaise, et jusque dans Diderot, Saint-Simon et Voltaire, ce merveilleux écrivain qui a peut-être encore plus ressuscité de mots qu'il n'en a inventés.

La beauté et le pittoresque de notre langue est dans sa tradition; son sang le plus coloré, son génie, sa verdeur toute gauloise, ce je ne sais quoi de galant et de bravache qui pique et dévergogne la pensée, tout ce sel attique et cette moutarde capiteuse n'ont d'autre provenance qu'une origine de plus de cinq siècles; l'écrivain de nos fours qui néglige ses ancêtres est plus barbare que les premiers Gaulois, il a la sottise d'un guerrier qui ignorerait l'histoire de son drapeau et les héroïques faits d'armes de ses vétérans dans la carrière. Hélas! Messieurs, il faut bien le dire, nombreux sont ceux-là qui négligent les sources salutaires, ils n'apprécient pas la saveur des bonnes cuvées, et ils croient toujours boire la piquette du néologisme en profanant et méconnaissant la rouge boisson des plus vieux crûs.

Il n'y a que les secs, les constipés d'imagination les petits jardiniers d'un vilain style à la Le Nôtre, les hommes de marbre, comme les nommait Grimm, qui puissent jouer au casse-tête chinois avec les vocables discutés, revus et approuvés par les habitants du Palais-Mazarin.—Pourquoi ne pas vendre aux peintres des couleurs tolérées par l'État, si l'on ne veut pas permettre aux littérateurs de franchir les lourds et ternes in-folios d'académie?