A l'ancre flottoit un navire, dans lequel il n'y avoit personne; mais on jugeoit, même de loin, qu'il étoit extrêmement chargé; car il plongeoit dans l'onde jusqu'à peu de distance du bord. Le rivage, couvert d'hommes, les uns sans vie, les autres à demi-morts, de membres encore palpitans, montroit qu'il venoit d'être le théâtre d'un sanglant combat.[1] A ces affreux monumens de la fureur et de la rage, étoient mêles les déplorables restes d'un festin malheureux, dont cette catastrophe avoit été l'issue: des tables couvertes de viandes, des débris de tables encore dans les mains de ces cadavres étendus sur le rivage, prouvoient que leur fureur, dans un combat inopiné, s'en étoit servie au lieu d'armes: ils crurent même appercevoir des hommes cachés sous quelques-unes de ces tables. On voyoit des coupes renversées; les unes sembloient s'échapper des mains des convives, tués en les portant à leur bouche; d'autres avoient été lancées au lieu de traits. Surpris par une attaque soudaine, ces coupes et tout ce qui s'étoit présenté sous leur main, avoit servi la rage des combattans. L'un étoit frappé d'un coup de hache, un autre atteint d'une pierre ramassée sur ce même rivage; celui-ci avoit les membres fracassés de coups de bâton; celui-là avoit été dévoré par les flammes: un autre étoit mort d'une autre manière; mais la plûpart étoient percés de traits et de flèches. C'est ainsi que la fortune, ayant allumé la rage des combats au milieu de la joie d'un festin, réunit dans un petit espace, sous les yeux de ces pirates égyptiens, mille objets divers, des flots de sang coulant avec des flots de vin, des meurtres, un carnage affreux, au milieu des plaisirs et de l'alégresse d'un repas.
Tel est le spectacle que les Egyptiens apperçoivent du haut de la montagne; tant de victimes, sans qu'ils puissent découvrir ceux qui les ont immolées, une victoire éclatante, un butin immense, un navire seul, sans matelots, aussi intact que s'il eût été rempli de défenseurs, ou en pleine paix dans un port: tous ces objets les jettent dans une grande incertitude; mais l'appât du gain n'en réveille pas moins leur avidité: ils descendent, résolus de faire valoir pour eux les droits que donne la victoire. Déjà ils ne sont plus qu'à une petite distance du vaisseau et du champ de bataille, quand un autre spectacle, plus extraordinaire encore, vient fixer leur attention.
Sur un rocher est assise une jeune fille d'une beauté éblouissante. Ils la prennent pour une déesse: elle est plongée dans une douleur profonde. La majesté d'une naissance illustre brille sur toute sa personne; une couronne de laurier lui ceint la tête: un carquois descend le long de ses épaules; son bras gauche est appuyé sur son arc; sa main pend négligemment; l'autre, appuyée sur sa cuisse droite, soutient sa tête, qu'elle lève de tems en tems, cherchant des yeux un jeune homme, étendu sur la poussière à quelque distance.
Tout couvert de blessures, ce jeune homme soulève avec effort sa tête appesantie par un sommeil profond, assez semblable au sommeil de la mort. Dans cet état horrible, une beauté mâle brille encore sur sa figure; le sang, qui coule sur ses joues, relève la blancheur de son teint, égale à celle des lis. L'épuisement ferme malgré lui ses jeux, qu'il tourne sans cesse vers la jeune nymphe: ceux des pirates se portent bientôt de dessus elle sur le jeune homme, qui, recueillant ses forces et poussant un profond soupir, s'écrie d'une voix foible: ô mon amie! es-tu vraiment conservée à mes vœux? ou bien as-tu été aussi immolée dans le combat? Quoi! la mort même n'a pu te séparer de moi! Ton ombre, hélas! vient, même après le trépas, prendre part à mes maux!
Ma destinée est attachée à la tienne, lui répond la jeune nymphe. Tu vois ceci; (elle lui montre un poignard sur ses genoux) s'il ne m'a pas servi, toi. seul as retenu mon bras.[2] A ces mots, elle quitte la roche où elle est assise; elle paroît alors d'une taille divine et surhumaine. Etonnés, interdits,les yeux comme frappés d'un éclair, les pirates courent se cacher parmi les buissons répandus ça et là sur la montagne. Les flèches, enfermées dans un carquois, que les mouvemens rapides de la jeune nymphe font retentir sur ses épaules, l'éclat de sa robe enrichie d'or, étincelant aux rayons du soleil, la couronne qui lui ceint le front, sa longue chevelure qui, comme celle d'une bacchante, ondoye sur son cou d'albâtre, et encore plus l'ignorance où ils sont de tout ce qu'ils voyent, jette l'épouvante dans leur ame.
C'est une déesse, disent les uns; c'est Diane ou Isis, protectrice de l'Egypte: non, disent les autres, c'est une prêtresse, que l'esprit de quelque dieu agite; c'est elle qui a répandu ces flots de sang, qui fument sous nos yeux. Tels sont leurs discours; mais ils sont bien éloignes de la vérité.
Cependant la jeune nymphe se précipite sur le jeune homme, le serre contre son sein, l'arrose de ses larmes, essuie le sang dont il est couvert, fait entendre des gémissemens, et paroît à peine en croire ses yeux. A cette vue, d'autres idées se présentent à l'esprit des Egyptiens. Comment, disent-ils, cette scène d'horreur et de carnage pourroit-elle être l'ouvrage d'une divinité? comment une déesse embrasseroit-elle avec tant d'affection un cadavre sans vie? Ils s'exhortent en même tems les uns les autres à approcher et à s'assurer de la vérité. Leur courage renaît; ils s'avancent, trouvent l'inconnue prodiguant ses soins à l'objet de sa tendresse. Ils se placent derrière elle, restent immobiles et en silence. La jeune fille, entendant le bruit de leur marche, voyant leur ombre projetée par les rayons du soleil, lève la tête et les regarde. La couleur de leur peau, leur extérieur, qui n'annonce que des brigands, leurs armes, ne l'effraient point. Elle reporte ses yeux sur l'infortuné, étendu devant elle, dont elle panse les plaies. L'amertume de ses regrets, la violence de sa passion, la rendent insensible aux objets extérieurs funestes ou agréables: elle ne voit que celui de son amour; lui seul absorbe toutes, les facultés de son ame. Les brigands se placent devant elle, et semblent vouloir entreprendre quelque chose. Elle les regarde une seconde fois, voit des hommes noirs et d'un extérieur effrayant.
Si vous êtes, dit-elle, les ombres des morts étendus sur ce rivage, c'est injustement que vous venez nous inquiéter; la plûpart se sont tués les uns les autres: ceux qui sont tombés sous nos coups; ont mérité leur sort; nous n'avons fait que nous défendre contre leur violence et leur brutalité. Mais si vous êtes des hommes, il paroit que vous ne vivez que de brigandage. Délivrez-nous des maux qui nous environnent; terminez par notre mort cette scène d horreur. Ainsi s'exhaloit la douleur de cette belle inconnue.
Les Egyptiens, ne comprenant rien à ces paroles, abandonnent ces deux infortunés, dont la foiblesse les laisse toujours maîtres de leur fort, s'avancent vers le navire et le vident sans s'occuper plus long-tems des objets qui les environnent. La cargaison étoit considérable, composée de diverses sortes de marchandises. Ils en tirent de l'or, de l'argent, des pierreries, des étoffes de soie, autant qu'ils peuvent en emporter. Quand leur avidité est satisfaite, ils déposent le butin sur le rivage, le partagent par portions égales; mais ils règlent cette égalité sur le poids et non sur le prix des objets. Ils se proposent de s'occuper après du sort de leurs prisonniers.
Cependant survient une autre troupe de brigands, à la tête de laquelle sont deux cavaliers. A cette vue, les premiers, au lieu de se préparer au combat, prennent la fuite, abandonnait leur butin, pour n'être point poursuivis. Ils n'étoient que dix, et ils avoient trois fois autant d'ennemis à combattre. La jeune nymphe se voit une seconde fois prisonnière, sans avoir encore porté les fers de l'esclavage.