Ces nouveaux venus ne respiroient que le pillage. Cependant ils restent immobiles, interdits à un spectacle si nouveau pour eux. Ils regardent comme auteurs du massacre ceux qui viennent de prendre la fuite. Ils voient une jeune fille, revêtue d'habits étrangers et magnifiques, insensible aux objets de terreur qui l'environnent, uniquement occupée des blessures de son jeune amant, dont elle partage les souffrances. Ils admirent sa beauté, sa grandeur d'ame; ils admirent les traits, la taille du malheureux étendu sur le sable, dont les forces commencent à revenir et le visage à se ranimer.
Enfin, le chef de la troupe s'approche, met la main sur la jeune fille, lui ordonne de se lever et de le suivre. Celle-ci, devinant ses intentions, sans entendre son langage, s'efforce d'entraîner le jeune homme, qui lui-même s'attache à elle, et ne veut pas s'en séparer. Appuyant son épée contre son sein, elle menace de se donner la mort, si on ne les emmène l'un et l'autre. Ses gestes, encore plus que ses paroles, interprêtent ses désirs au chef des brigands. Espérant tirer de grands services du jeune homme, s'il le rendoit à la vie, il descend de cheval, en fait descendre son écuyer et fait monter ses prisonniers à leurs places. Il ordonne à ses gens de ramasser le butin et de le suivre. Il marche lui-même à pied, veillant avec grand soin à ce qu'il n'arrive rien à ses captifs. Il semble l'esclave de ceux qu'il tient sous sa puissance, et vainqueur, il s'empresse de servir les vaincus. Ces attentions ne le dégradent point; tant il est vrai que l'éclat de la beauté, la majesté des traits subjuguent le cœur des brigands eux-mêmes et triomphent des ames les plus farouches.
Les pirates suivent le rivage de la mer l'espace de deux stades, (189 toises.) Ensuite, laissant la mer à droite, ils dirigent leur marche vers une montagne, dont ils franchissent le sommet avec peine et arrivent à un lac, dont les eaux baignent le pied de cette montagne.
Tout ce canton est appelé par les Egyptiens la Bucolie: c'est une excavation qui reçoit les débordemens du Nil, dont les eaux y forment un lac; le milieu est très-profond, les bords marécageux; car les eaux des lacs, comme celles de la mer; vont en diminuant de profondeur à mesure qu'elles approchent de la terre. C'est le chef-lieu de tous les brigands de l'Egypte. L'un habite une cabane, qu'il a construite sur les tertres qui s'élèvent au-dessus des eaux; un autre, une barque, qui lui sert de voiture et de domicile: c'est là que leurs femmes filent; c'est là quelles accouchent. Leur lait est la première nourriture de leurs enfans; ensuite des poissons, pêchés dans le lac et cuits au soleil. Aussitôt qu'ils peuvent ramper, elles attachent une courroie à leurs talons, les laissent se traîner sur le bord de leurs cabanes ou de leurs barques et les guident à l'aide de cette courroie.
Parmi les habilans de la Bucolie, il en est qui, nés, élevés et nourris dans ce marais, ne connoissent point d'autre patrie. La sûreté qu'il offre à ses habitans, y attire un grand nombre de brigands. L'eau leur sert de rempart; les roseaux qui la couvrent, de fortifications. A travers ces roseaux serpentent des sentiers tortueux, que l'art y a pratiqués, qu'ils connoissent parfaitement et qui, rendant l'accès de leur demeure très-difficile, les préservent de toute invasion. Telle est la situation de ce petit état; telles sont les mœurs de ses habitans.
Le soleil étoit prêt de se coucher, quand les brigands arrivèrent. Ils font descendre leurs prisonniers de cheval et déposent le butin dans des barques. Ceux qui n'avoient point été de l'expédition, sortent en foule de différens endroits du marais, s'assemblent, vont au-devant de leur chef, avec toutes les démonstrations de joie et de respect que des sujets témoignent à leur roi. A la vue d'un si riche butin, de la rare beauté de la jeune nymphe, ils conjecturent que leurs compagnons ont pillé quelque temple opulent, qu'ils en ont enlevé la prêtresse. Ils s'imaginent voir au milieu d'eux, dans cette jeune personne, l'image vivante de la divinité. Ils élèvent jusqu'au ciel la valeur de leur chef et le reconduisent en triomphe à sa demeure.
Une petite île séparée des autres, est l'endroit où il a fixé son domicile, qu'il partage avec un petit nombre d'amis. Dès qu'il y est arrivé, il congédie la multitude avec ordre de se rassembler le lendemain auprès de lui. Resté seul avec quelques confidens, il fait servir un repas frugal, qu'il partage avec eux, remet ses captifs à un jeune grec, captif lui-même depuis peu de jours, afin qu'il s'entretienne avec eux. Il les loge dans une cabane voisine de la sienne; il recommande le jeune homme, et sur-tout l'honneur de la jeune fille, à ses soins et à sa vigilance. Pour lui, épuisé de fatigues, accablé de soucis sur sa situation présente, il se livre au sommeil.
Le silence régnoit dans le marais: déjà on étoit à la première veille de la nuit. Les deux captifs profitent de cette solitude et de ce calme profond, pour s'abandonner aux larmes et à la douleur. Les ombres de la nuit, ne détournant leur ame du sentiment de leurs maux par aucun bruit, ni par la vue d'aucun objet, les livrent tout entiers à l'amertume de leurs regrets. La jeune fille, seule et séparée des autres par l'ordre du chef des brigands, couchée sur un misérable grabat, verse des larmes en abondance, se désespère O Apollon! dit-elle, que tes châtimens sont cruels! qu'ils sont peu proportionnés à nos fautes! ta vengeance n'est-elle pas satisfaite des maux que nous avons soufferts! Privés de nos parens, pris par des pirates, exposés à des dangers sans nombre sur mer, sur terre, tombés deux fois entre les mains des brigands, un avenir encore plus affreux, rien ne peut-il appaiser ton courroux? Quand donc mettras-tu un terme à tes fureurs? Que je meure pure et sans tache, la mort me paroîtra douce. S'il est quelqu'un assez téméraire pour prétendre à des faveurs que Théagènes n'a pas obtenues ... non,... jamais ... une mort volontaire préservera plutôt mon nom de l'opprobre. La pudeur elle-même ornera mon tombeau. O Dieu! jamais divinité n'égala tes rigueurs.
O mon amie! ô ma chère Chariclée! répond Théagènes; arrête; tes plaintes sont justes; mais elles irritent les dieux, plus que tu ne penses. Loin de les accuser, nous devons les invoquer. Les prières sont plus capables que les reproches, de fléchir le courroux du ciel.—Tu dis vrai, ô mon ami! Mais, dis, dans quel état te trouves-tu?—Dans un état plus tranquille. Les soins que m'a prodigués ce jeune homme, ont beaucoup calmé mes douleurs. Vous serez encore plus soulagé au lever de l'aurore, reprit leur gardien. J'appliquerai sur vos plaies des simples qui, dans l'espace de trois jours, les cicatriseront; des simples dont l'expérience m'a constaté l'efficacité. Le chef des brigands, au retour de ses expéditions, ramène quelquefois de ses sujets blessés. En très peu de tems, ces simples, dont je vous parle, leur rendent la santé. Ne vous étonnez pas si je m'intéresse à vous. Vous me paroissez éprouver les mêmes infortunes que moi. Grec, je compatis au malheur des grecs. Grec! grands dieux! s'écrient les deux étrangers, transportés de joie.—Oui, je suis grec de langue et d'origine. Bientôt vos maux recevront quelque adoucissement.—Quel est votre nom?—Cnémon.—-Votre patrie?—Athènes.—Vos aventures?—Arrêtez; que me demandez-vous? quels souvenirs vous réveillez dans mon ame! Laissons à la tragédie le soin de célébrer mes infortunes: ce récit ne seroit qu'un épisode, qui aggraveroit les vôtres. Le reste de la nuit ne suffiront pas pour vous les raconter. Vous êtes épuisés de fatigues; vous avez besoin de repos et de sommeil. Espérant trouver, dans le récit d'aventures semblables à celles qu'ils éprouvent, quelque adoucissement à leurs maux, ils lui font de si vives instances, qu'il cède enfin et commence ainsi: