Je suis fils d'Aristippe, Athénien d'origine, d'une fortune honnête, membre de l'Aréopage. Après la mort de ma mère, voulant ménager d'autres appuis à sa vieillesse, dont j'étois le seul soutien, il contracta un second mariage. Démœnète, qu'il épousa, et qui causa tous mes malheurs, étoit revêtue de toutes les grâces. Bientôt ses charmes, ses attentions, ses soins multipliés, subjuguèrent le vieillard et l'asservirent à ses volontés. Consommée dans l'art de la séduction, elle savoit parfaitement bien enflammer ses désirs. Voyoit-elle mon père sortir? elle se lamentoit; rentroit-il? elle couroit au-devant de lui, se plaignoit de ses longues et fréquentes absences, qui ne manqueroient pas de lui donner la mort; elle l'embrassoit à chaque mot, l'arrosoit de ses larmes. Séduit par tous ces artifices, mon père ne voyoit qu'elle, n'existoit que pour elle.

Pour affermir encore mieux son empire, elle feignit de me regarder comme son fils. Quelquefois même elle m'embrassoit, et dès ce moment elle chercha à gagner mon affection. Surpris de trouver un cœur maternel dans une marâtre, je recevois ses caresses sans rien soupçonner de ses vues intéressées. Mais bientôt des empressemens trop vifs, des baisers brûlans et lascifs, des regards enflammés, ne me permirent plus de douter de ses projets. Je me dérobe à ses empressemens, je repousse ses caresses; qu'est-il besoin de rappeler ses efforts réitérés, les brillantes promesses qu'elle employoit pour me gagner; m'appelant son bien-aimé, son ame, sa vie, mêlant à des noms si tendres tout ce que le désir de plaire a de plus séduisant; en un mot, n'oubliant rien de ce qu'elle croyoit pouvoir lui concilier ma tendresse. Tantôt c'étoit une mère tendre et respectable; tantôt c'étoit une amante dévorée de tous les feux de l'amour. Enfin, sa passion éclata.

J'avois atteint l'âge de puberté. On célébroit à Athènes les grandes Panathénées, dans lesquelles les Athéniens mènent en pompe sur terre un vaisseau en l'honneur de Minerve. J'avois chanté l'hymne ordinaire à la louange de la déesse. J'avois rempli toutes les fonctions accoutumées. Je rentre dans la maison de mon père, revêtu de mon habit de cérémonie, la tête couronnée de fleurs. Démœnète, me voyant entrer, n'est plus maîtresse d'elle-même: elle ne cache plus son amour, ne déguise plus ses feux. O mon cher Hyppolite! dit elle en m'embrassant: ô mon cher Thésée! Jugez de ce que je sentis alors, moi, que le seul souvenir de cette déclaration fait rougir. La nuit arrive. Mon père soupoit au Prytannée. La solemnité de la fête, la multitude des convives devoient l'y retenir toute la nuit. Démœnète vient me trouver au milieu des ténèbres. Elle n'écoute plus ni son devoir, ni la pudeur; elle me propose un crime. J'oppose à ses désirs une résistance invincible. Promesses, menaces, caresses, rien ne peut me fléchir. De profonds gémissemens, des soupirs amers s'échappent de son sein. Enfin, elle se retire.

La nuit fut le seul délai qu'elle apporta à sa vengeance. Dabord elle garde le lit le matin. Mon père, à son retour, s'informe de l'état de sa santé. Elle feint d'être indisposée et refuse de lui en dire davantage. Vaincue enfin par ses pressantes sollicitations, votre fils, dit-elle, ce tendre fils, que je regardois comme le mien, ce fils, à qui j'ai témoigné tant de fois presque plus de tendresse que vous-même (je prends les dieux à témoin de la vérité de ce que je dis) s'étant apperçu que j'étois enceinte, ce que je vous cachois, jusqu'à ce que j'en fusse bien convaincue, profitant de votre absence, a saisi le moment où, seule avec lui, je lui répétois les sages avis que je ne cesse de lui donner, lui recommandant en particulier, pour ménager son amour-propre, de ne point s'adonner au vin ni à la débauche, vices que j'avois découverts en lui, mais que je ne vous révélois pas, dans la crainte de passer pour marâtre dans votre esprit; ce fils, dis-je a vomi d'abord contre vous et contre moi un torrent d'injures, que je rougirois de vous rapporter; il m'a frappé le sein d'un coup de pied, et m'a mise dans l'état où vous me voyez.

A ces mots, mon père, sans me rien dire, sans m'interroger, sans me donner le tems de me défendre, persuadé de la vérité de ce qu'il venoit d'entendre de la bouche d'une femme qui m'avoit aimé si tendrement, me rencontrant dans la maison, tombe sur moi à coups de poings, appelle ses esclaves, me fait déchirer à coups de fouet; plus malheureux que les scélérats, qui connoissent du moins le crime pour lequel on les punit. Enfin, sa colère s'étant appaisée, au moins, lui dis-je, est-il juste à présent de m'apprendre la cause d'un pareil traitement. Ces paroles raniment sa fureur. L'impudent! s'écrie-t-il, c'est de moi qu'il veut apprendre ses infamies. Il me quitte aussitôt et va trouver Démœnète, dont la rage non encore assouvie, ourdit cette seconde trame pour me perdre.

Elle avoit une esclave assez belle. Thisbé, c'étoit son nom, savoit marier les sons de sa voix aux accords de la cythare. Démœnète l'envoie vers moi et lui ordonne de m'aimer. Thisbé aussitôt devient amoureuse de moi. Thisbé, qui avoit autrefois dédaigné ma tendresse, n'oublie rien pour m'attacher à elle. Regards, signes, gestes, tout est mis en usage. Insensé! je me croyois devenu tout à-coup le rival de Cupidon. Enfin je la reçois une nuit dans mes bras. Elle y revient encore la nuit suivante. Pendant plusieurs nuits, elle continua de me prodiguer ses faveurs. Je l'avertis de prendre garde à elle, de ne pas se laisser surprendre par sa maîtresse. O Cnémon, dit-elle, que vous êtes simple! Quoi! vous croyez qu'il y auroit du danger pour une esclave, achetée à prix d'argent, d'être surprise dans un tendre commerce! De quel crime n'est donc pas coupable à vos yeux, une femme d'une naissance illustre, à qui les lois ont donne un époux, que la crainte de la mort ne peut empêcher de violer la foi conjugale? «—Non: je ne puis le croire; il n'en est pas de si perfide.—Eh bien! il ne tient qu'à vous de surprendre une adultère sur le fait.—Je le veux bien, si vous voulez me la montrer.—Je veux vous la faire voir de vos propres yeux, et pour vous, si cruellement outragé par Démœnète, et pour moi, qu'elle abreuve tous les jours de l'amertume du fiel, que sa jalouse rage ne cesse de distiller sur moi. Songez qu'il faut montrer du courage. Je le lui promets: elle se retire.

Trois jours après, elle me vient réveiller pendant la nuit, m'avertit que l'amant de Démœnète est avec elle; qu'une affaire imprévue a obligé mon père d'aller à la campagne; que le lâche, qui le déshonore, de concert avec Démœnète, est entré dans sa chambre; que je dois venger un père outragé, que je dois m'armer d'une épée, pour ne pas laisser échapper le perfide.

Je fais tout ce qu'elle me recommande; je m'arme d'un poignard; Thisbé, un flambeau à la main, guide mes pas à l'appartement de mon père. J'apperçois briller une lumière dans l'intérieur. Transporté de fureur, j'enfonce la porte, et me précipitant dans la chambre: où est-il, m'écriai-je, ce lâche séducteur, ce bel amant d'une femme si sage? en même-tems, je m'avance pour les percer tous deux de mon épée. Grands dieux! mon père s'élance hors du lit, tombe à mes genoux: arrête, s'écrie-t-il, ô mon fils! épargnes celui qui t'a donné le jour, qui t'a élevé; prends pitié de ces cheveux blancs[3]. Je t'ai outragé; mais la mort seroit une vengeance trop cruelle: ne suis pas les mouvemens impétueux de ton ressentiment; ne rougis pas tes mains du sang de ton père.

Telles étoient ses tendres supplications. Pour moi, interdit, sans mouvement, frappé comme d'un coup de foudre, cherchant Thisbé, qui s'étoit dérobée, je ne sais comment, je porte mes regards sur le lit, dans la chambre, ne sachant que dire, que faire. L'épée me tombe des mains; Démœnète s'élance de son lit, s'en saisit. Mon père, hors de danger, se rend maître de moi, me fait lier. Démœnète vient encore l'animer par ses cris. Ne vous l'avois-je pas prédit? ne vous avois-je pas averti de vous mettre sur vos gardes contre votre fils? qu'il attenteroit à vos jours, quand le moment seconderoit sa fureur? Je lisois dans ses yeux les sinistres projets d'un cœur dénaturé. Il est vrai, lui répond mon père, vous me donniez de sages conseils; mais je ne vous croyois pas. Il me retint dans les chaînes, sans me permettre de parler, ni de lui ouvrir les yeux sur la vérité.

Au point du jour, il me conduit enchaîné devant l'assemblée du peuple. Là, le cœur navré: Athéniens, dit-il, ce n'étoit pas là la récompense que j'attendois de mes soins pour lui. Je lui ai donné une éducation digne de sa naissance. Je l'ai fait instruire dans les lettres. Je l'ai fait reconnoître dans ma famille. Je l'ai fait inscrire sur le registre de sa tribu. Je l'ai mis au nombre des citoyens, comme la loi l'ordonne. J'espérois trouver en lui l'appui de ma vieillesse. Mon sort reposoit entre ses mains. Oubliant tant de bienfaits, il a d'abord accablé d'outrages mon épouse, que vous voyez, l'a meurtrie de coups. Enfin, il est venu pendant la nuit m'attaquer le fer à la main. Le hasard seul l'a empêché de commettre un parricide et ma sauvé la vie. Frappé d'une terreur subite, le fer est échappé de ses mains. Je vous dénonce le monstre; j'implore votre secours. Je n'ai pas voulu user des droits que me donnent les lois sur sa vie. Je vous l'abandonne, persuadé qu'il vaut mieux laisser aux lois le soin de ma vengeance, que de répandre le sang de mon fils. En parlant ainsi, ses larmes couloient en abondance.