Démœnète saisit avec transport le projet de Thisbé; elle la prie de s'occuper au plus tôt des moyens de l'exécuter. Thisbé demande un jour pour tout préparer. Elle se rend chez Arsinoë. Vous connoissez, lui dit-elle, Thélédème.—Oui, je le connois.—Recevez-nous aujourd'hui chez-vous. Je lui ai promis de passer la nuit avec lui. Il viendra le premier et moi, quand j'aurai couché ma maîtresse.

Elle court de-là chez Aristippe, à sa maison de campagne. O mon maître! lui dit-elle, je viens m'accuser moi-même devant vous et m'abandonner à votre discrétion. J'ai causé la perte de votre fils malgré moi, il est vrai; mais je ne puis nier que je n'aie coopéré à votre malheur: j'ai été instruite des criminelles intrigues de votre épouse; j'ai su quel opprobre elle imprimoit à votre nom. Craignant d'être la victime de mon silence, si le voile, qui couvroit ses perfidies, étoit levé par une autre main que la mienne; indignée de l'ingratitude dont elle payoit votre tendresse et vos soins, je n'ai pas voulu vous en instruire moi-même. J'ai été trouver mon jeune maître pendant la nuit, pour n'avoir point de témoins de ma confidence; je l'ai informé de tout; je lui ai dit qu'un adultère reposoit entre les bras de ma maîtresse. Aigri depuis long-tems contre elle, comme vous savez, persuadé qu'au moment ou je lui parlois, sou amant reposoit dans ses bras, furieux, il s'arme d'un poignard. En vain je veux l'arrêter; en vain je lui représente que l'amant de Démœnète n'est pas en ce moment avec elle; il s'arrête, réfléchit un instant; et, persuadé que je me repentois de ma démarche, poussé par la rage et par la fureur, il court à votre chambre. Vous savez le reste. Il s'agit aujourd'hui de laver votre fils exilé d'un crime atroce, et de vous venger de celle qui vous a précipités tous deux dans cet abyme de maux. Je vous montrerai aujourd'hui, dans une maison étrangère, située hors de la ville, Démœnète avec son amant.

Si tu remplis ta promesse, répond Aristippe, la liberté sera ta récompense. Un soleil plus pur luira pour moi, si je évenge mon malheureux fils. Depuis long-tems des chagrins cuisans me dévorent; depuis long-tems j'ai conçu de violens soupçons; mais je n'ai point de preuves et je garde le silence. Que faut-il faire?—Vous connoissez le jardin des Epicuriens: rendez-vous-y vers le soir, et attendez-moi en cet endroit.

A ces mots, elle se retire, va trouver Démœnète: parez-vous, lui dit elle, revêtez-vous de vos plus beaux habits. Tout est arrangé comme je vous l'ai promis. Démœnète l'embrasse, fait tout ce quelle lui recommande. Déjà il étoit nuit. Thisbé vient la prendre et la conduit à l'endroit désigné. Lorsqu'elles n'en furent plus qu'à une petite distance, elle la quitte, pour quelques instans et lui dit de l'attendre. Elle va prier Arsinoë de passer dans un autre appartement et de la laisser libre. Mon jeune amant, lui dit-elle, n'est pas encore initié dans les mystères de l'amour. Je veux ménager sa pudeur. Arsinoë se prête à tout. Thisbé retourne vers Démœnète, l'introduit dans la chambre, la couche, enlève le flambeau, (sans doute, dit Théagènes, pour qu'elle ne fut pas reconnue d'un homme qui étoit alors dans l'île d'Egine) lui fait promettre de garder le silence: je vais, ajoute-t-elle, chercher Cnémon; il est à table dans une maison voisine. Elle sort aussitôt, va trouver Aristippe au rendez-vous, qu'elle lui avoit indiqué, lui recommande de se saisir du perfide amant et de l'enchaîner. Aristippe la suit: arrivé à la porte de la chambre, il entre brusquement, a beaucoup de peine à trouver le lit à la foible lueur de la lune. Je te tiens, monstre de perfidie, s'écrie-t-il, toi, que le ciel ne voit qu'avec horreur. Au même instant, Thisbé heurte à la porte avec grand bruit. Que nous sommes imprudens! dit-elle, le lâche a pris la fuite; prenez garde, ô mon maître, de la laisser échapper. Va, répond Aristippe, je suis content, je la tiens. Il se saisit en même-tems de Démœnète et la conduit à la ville.

Démœnète, repassant dans son esprit toutes les circonstances de sa catastrophe, se voyant frustrée dans son attente, couverte d'opprobre, exposée à toute la rigueur des lois, outrée d'avoir été surprise et encore plus d'avoir été jouée indignement, passant auprès de la fosse creusée dans l'académie, à l'endroit où, comme tu sais, les Polémarques ont coutume d'offrir des sacrifices aux héros, Démœnète s'arrache brusquement des mains du vieillard et se précipite dans la fosse, la tête la première: fin digne de ses forfaits. Je suis satisfait, dit Aristippe; tu as prévenu la vengeance des lois, en te faisant justice à toi-même. Il instruisit le lendemain le peuple de cet évènement et eut beaucoup de peine à être absous. Quand j'ai quitté Athènes, il imploroit le secours de ses amis et de ses connoissances et n'oublioit rien pour obtenir ton retour. Je ne sais s'il a réussi. Une affaire pressante m'a obligé de passer ici avant qu'on n'eût rien décidé. Tu dois t'attendre à revoir ta patrie; le peuple y consentira sans doute; ton père viendra lui-même te chercher.

Tel fut le récit de Charias. Vous raconter le reste de mes aventures, mon arrivée dans ces lieux, les traverses que j'ai éprouvées, seroit un détail trop long et qui demanderoit trop de tems. Cnémon, en achevant son récit, pleura: les deux étrangers pleurèrent avec lui; les larmes, qu'ils sembloient donner aux malheurs de l'Athénien, leur étoient arrachées par le souvenir de leurs propres calamités: elles auroient coulé long-tems, si un doux sommeil, provoqué même par le plaisir de pleurer, ne fût venu assoupir le sentiment de leurs maux: ils s'endormirent.

Cependant le chef des brigands, Thyamis, sans cesse agité de nouveaux songes, dont il ne pouvoit trouver l'explication, l'esprit occupé de réflexions profondes, ne pouvoit goûter les douceurs du sommeil. A l'heure où les coqs chantent, soit qu'un pressentiment inné les avertisse de l'approche du soleil, et que, par leurs cris, ils annoncent le retour de cet astre sur l'hémisphère, soit que l'inquiétude naturelle à ces animaux et le besoin de nourriture les fassent chanter; dans le tems, dis-je, que les coqs appellent au travail les hommes qui habitent autour d'eux, un songe, qui avoit quelque chose de surnaturel, se présente à l'esprit de Thyamis. Il entre dans Memphis, sa patrie et dans le temple d'Isis; une multitude de flambeaux éclairent ce temple dans toute son étendue. Les autels, arrosés de sang, sont couverts de victimes de toute espèce: le vestibule, les environs du temple retentissent des cris et des applaudissemens confus d'une multitude innombrable. Entré dans le sanctuaire, la déesse vient au-devant de lui, lui remet Chariclée, et lui dit: en l'ayant, tu ne l'auras pas; tu commettras un crime: tu ensanglanteras l'étrangère; mais elle n'en mourra point.

Ce songe jette Thyamis dans une grande perplexité; il le retourne de tous les côtés, pour en trouver le sens. Enfin, après l'avoir bien considéré, voici celui que lui suggéra sa passion. Tu l'auras et tu ne l'auras pas.—Comme femme, et non comme vierge. Tu l'ensanglanteras.—Dans tes combats de l'amour; et elle n'en mourra point. Telle fut l'explication, qu'inspiré par l'amour, il donna à son songe.

Au lever de l'aurore, il assemble les principaux de ses sujets; et, qualifiant le fruit de ses brigandages du titre pompeux de dépouilles prises sur l'ennemi, il leur ordonne de les transporter au milieu de l'île. Il appelle Cnémon, lui commande d'amener les prisonniers confiés à ses soins. Hélas! s'écrient-ils pendant qu'on les conduit, qu'allons-nous devenir? Ils conjurent Cnémon de s'intéresser à eux: l'Athénien le leur promet et tâche en même-tems de ranimer leur courage. Le chef des brigands, leur dit-il, n'est point un barbare affreux; il a une ame sensible: sa naissance est illustre: la nécessité seule la jeté parmi ces brigands.

Les captifs étant arrivés et le peuple réuni, Thyamis désigne l'île pour le lieu de l'assemblée, monte sur un tertre et recommande à Cnémon d'expliquer aux prisonniers ce qu'il va dire; car Cnémon entendoit déjà la langue égyptienne, et Thyamis ne parloit qu'avec peine la langue grecque.