Camarades, dit-il, vous connoissez mes sentimens pour vous; jamais ils n'ont changé: fils, comme vous savez, du grand-prêtre de Memphis, après la retraite de mon père, dépouillé du sacerdoce, au mépris des lois, par un frère plus jeune que moi, je suis venu chercher un asyle parmi vous, et pour venger mon injure, et pour recouvrer ma dignité. Elevé par vous au commandement, jamais on ne m'a vu affecter la moindre distinction; l'équité elle-même a toujours présidé à tous les partages; toujours j'ai rapporté au trésor public le produit de la vente des prisonniers, convaincu qu'un chef, pour mériter l'honneur de commander, doit, plus qu'un autre, payer de sa personne; et partager également le butin. Parmi les prisonniers, je vous ai choisi ceux qui, par leur force, étoient en état de vous servir; j'ai vendu les autres. Toujours j'ai respecté les femmes: celles qui étoient d'une naissance illustre, ont racheté leur liberté à prix d'argent, ou ma seule compassion l'a leur a rendue; mais les autres, que l'habitude, plutôt que le droit de la guerre, condamnoit à l'esclavage, je les ai distribuées à chacun de vous, pour s'en faire servir.

Il est un objet parmi le butin, que je vous demande; c'est cette jeune étrangère. Je pouvois me l'adjuger moi-même; mais j'ai cru qu'il étoit plus convenable de l'obtenir de vous. User de violence envers sa captive, sans consulter le vœu de ses compagnons, est le propre d'un barbare. Ce n'est pas un don gratuit que je vous demande; je renonce à ce prix à ma part du butin. Comme la race des prêtres dédaigne des plaisirs communs et que, sans être guidé par l'amour du plaisir, je cherche à perpétuer ma famille, j'ai intention de la prendre pour mon épouse: je vais justifier mon choix à vos yeux. Les richesses, qui brilloient sur sa personne, quand elle est tombée entre nos mains, sa fermeté dans le malheur, la constance inébranlable qu'elle oppose aux coups du sort; tout en elle annonce la noblesse du sang; je la crois encore sage et vertueuse. L'éclat éblouissant de sa beauté, cette modestie peinte dans ses yeux, qui impriment le respect à tous ceux qui la voient, ne déposent-ils pas hautement en faveur de sa vertu? Ce qui détermine encore mon choix, c'est qu'elle paroît attachée au culte de quelque divinité. Au milieu même de ses malheurs, elle regarde comme un crime et comme une impiété de quitter sa robe de prêtresse et ses couronnes. Peut-il donc se faire une alliance mieux assortie? c'est le fils d'un grand-prêtre qui donne la main à une prêtresse.

Tous lui répondent par des cris de joie, et souhaitent que cet hymen se contracte sous d'heureux auspices. Je vous rends graces, leur dit Thyamis; mais je crois encore devoir interroger les dispositions de la jeune fille. Si je voulois faire valoir les prérogatives du commandement, il me suffiroit de vouloir. Il est inutile de demander le consentement de ceux qu'on veut contraindre; mais c'est le consentement seul des deux parties qui constitue une alliance légitime; et je veux l'obtenir. Se tournant ensuite vers Chariclée: consentez-vous, lui dit-il, à fixer votre demeure parmi nous? Il lui demande en même-tems quelle est leur naissance et leur patrie.

Chariclée, les yeux fixés vers la terre, remuant la tête, semble recueillir ses idées et méditer une réponse. L'incarnat qui colore ses joues, la grandeur et la majesté qui brillent dans ses traits, ne font qu'enflammer encore davantage la passion du chef des brigands. Cnémon lui sert d'interprète.

Ce seroit, dit-elle, à mon frère Théagènes à parler: le silence sied à une femme. Parler dans une assemblée d'hommes, est le devoir d'un homme; mais, puisque vous voulez m'entendre, puisque pour me prouver votre humanité, vous aimez mieux employer la voie de la persuasion, que d'user de l'étendue de vos droits; puisque c'est à moi que votre discours s'adresse, que c'est moi que mon maître interroge sur mon hymen avec lui, je me trouve dans la nécessite de transgresser les règles que la bienséance impose à mon sexe. Je vais donc, au milieu de cette assemblée, répondre à vos questions.

Nous sommes Ioniens, nés à Ephèse, d'une des plus illustres maisons de cette ville. Parvenus à l'adolescence, nous fumes choisis, moi, prêtresse de Diane, et mon frère, que vous voyez, prêtre d'Apollon. Les lois même de notre patrie nous appeloient à ces fonctions, qui ne devoient durer qu'un an. Ce terme étoit expiré et nous étions allés conduire une théorie à Délos, où nous devions donner des combats de musique, célébrer d'autres jeux et abdiquer nos fonctions, selon l'usage observé dans notre patrie. Notre vaisseau étoit rempli d'or, d'argent, d'étoffes précieuses et de toutes les autres choses nécessaires pour la célébration des jeux et pour donner un repas au peuple. La vieillesse, les dangers de la mer et de la navigation, avoient retenu chez eux les auteurs de nos jours. Un grand nombre de nos compatriotes s'étoient embarqués avec nous sur le même vaisseau; d'autres nous accompagnoient dans des barques particulières. Déjà nous avions fait une grande partie du trajet: tout-à-coup une tempête s élève; les vents se déchaînent, sifflent avec fureur: des tourbillons mêlés d'éclairs soulèvent les flots. Le vaisseau quitte sa route; le pilote, cédant à la violence des vents, qui lui arrachent le gouvernail, abandonne au hasard la conduite du vaisseau. Après avoir erré pendant sept jours et sept nuits, toujours poussés par le même vent, nous abordons enfin au rivage où vous nous avez trouvés et que vous avez vu abreuvé de sang et jonché de cadavres. Pendant un repas solemnel, que nous célébrions pour remercier les dieux de nous avoir tirés de tant de dangers, nos matelots, pour s'emparer de nos richesses, forment le dessein de nous égorger; ils fondent sur nous: il se fait un carnage affreux de nos proches et de nos amis; les vainqueurs eux-mêmes restent étendus sur le champ de bataille avec les vaincus: seuls, nous avons échappé. Eh! plût aux dieux que nous n'eussions pas survécu à un tel désastre! heureux encore, dans notre infortune, d'être tombés entre vos mains, sans doute par la faveur de quelque divinité, puisqu'il est question de mon hymen, lors même que nous croyions nos jours en danger! Non, Thyamis, je ne la refuserai pas, votre main. Une esclave partager le lit de son maître, est à mes yeux le comble du bonheur. Une prêtresse recevoir dans ses bras le fils d'un ministre de la religion, qui bientôt, avec l'aide des dieux, sera lui-même revêtu du sacerdoce, me paroit un destin que l'on ne peut attribuer qu'à une faveur spéciale du ciel. Je ne vous demande qu'une grâce, Thyamis; accordez-la moi: permettez-moi d'aller déposer auparavant, dans une ville ou dans un temple, sur un autel consacré à Apollon, les marques de ma dignité. De retour à Memphis, lorsque vous aurez recouvré le sacerdoce, notre hymen, célébré au milieu de la joie que donne la victoire, n'en sera que plus brillant. Cependant, si vous aimez mieux prévenir un si beau moment, permettez-moi du moins de remplir les obligations, que m'imposent les lois de ma patrie. Oui, Thyamis, j'en suis convaincue; attaché, dès votre enfance, au culte des dieux, vous respecterez leurs saintes lois, vous ne me refuserez pas ma demande.

Chariclée à ces mots se tait et ses yeux se remplissent de larmes: toute l'assemblée applaudit à son discours. On prie Thyamis de lui accorder sa demande; on lui promet de le seconder dans toutes ses entreprises. Thyamis lui-même y accède, quoique malgré lui. Enivré d'amour, brûlant de désirs, le moment présent lui paroît un siècle; mais les prestiges de l'éloquence de Chariclée, l'espoir de conclure son hymen à Memphis, le souvenir même de son songe, lui arrachent son consentement. Il fait ensuite le partage du butin: l'amour des brigands lui donne ce qu'il y avoit de plus précieux, sans consulter le sort. Ensuite il congédie l'assemblée, en leur recommandant de se tenir prêts à marcher dans dix jours à Memphis.

Les deux prisonniers habitent la même tente qu'ils ont occupée jusqu'ici; Cnémon, par l'ordre de Thyamis, demeure avec eux, non plus pour les garder, mais pour charmer leur solitude. Ils sont servis plus délicatement que Thyamis lui-même, qui, respectant les liens du sang qui unissent Chariclée a Théagènes, permet à celui-ci d'habiter avec sa sœur; mais il ne veut pas la voir souvent: il craint qu'enflammé par ses charmes, il n'oublie ses résolutions et ne viole ses promesses. Il évite donc sa vue, persuadé qu'il n'est pas possible de la contempler et de rester maître de soi-même.

Quand les brigands furent dispersés dans le marais, Cnémon alla chercher à quelque distance les simples, qu'il avoit promis la veille à Théagènes, pour la guérison de ses blessures. Théagènes, profitant de son absence, gémit, se lamente, atteste les dieux, sans adresser une seule parole à son amante. Chariclée lui demande s'il pleure ses malheurs présens, ou s'il lui est survenu quelque nouveau sujet de douleur. Eh! que peut-il y avoir de plus nouveau et de plus déchirant, répond Théagènes, que de voir Chariclée manquer à ses promesses, violer ses sermens! Chariclée m'a oublié; elle a promis sa main à un autre.

Soyez plus sage, répond Chariclée; n'ajoutez pas encore à la rigueur de mes maux. Après tant de preuves de fidélité que je vous ai données, des discours, dictés par la nécessité et par notre intérêt commun, vous font soupçonner ma fidélité! Non, jamais vous ne les verrez s'accomplir ces promesses que je viens de faire, et vous changerez vous-même avant de me voir changer. La fortune peut rendre Chariclée malheureuse; mais jamais, quelles que soient ses rigueurs, elle ne la rendra infidèle. Il fut un seul moment dans ma vie, où je ne fus pas maîtresse de moi: ce fut celui où mon amour prit naissance; mais cet amour est légitime. Ce n'est point un amant que j'aime en vous; c'est un époux, à qui j'ai donné ma foi depuis long-tems, avec lequel j'ai vécu sans tache, dont j'ai repoussé plusieurs fois les caresses, attendant l'heureux moment, qui doit voir l'accomplissement des promesses et des sermens que nous nous sommes faits l'un à l'autre, et qui doit unir nos destinées. Quoi! je préférerois un barbare à un grec! un brigand à mon amant! Non, Théagènes, tu ne le crois pas.